jeudi 31 janvier 2008

Dernier rappel d’air



“Toi grand, moi petit” © Grégoire Solotareff

Voilà, c’est déjà quasiment l’heure de nous quitter… Je vais finir comme j’ai commencé, la trompe dans le bol, même si entretemps j’ai changé de trompe et de bol, après avoir rincé et rangé l’autre, parce que sinon c’est le bordel. Je vais prochainement résilier mon abonnement au Monde version papier, et je suppose que mon blog n’y survivra pas, il est donc poli de venir prendre congé avant de partir dans une grande vacance et de l’abandonner sur l’aire de repos d’une autoroute de l’information - de vous à moi, j’ai bien peur de n’avoir jamais vraiment retrouvé ni la gniaque ni l’inspiration en rouvrant mon échoppe l’été dernier, c’était devenu assez besogneux, genre ce qui est une aide à un moment devient une entrave à un autre, c’était l’idée directrice d’un beau texte de Sri Aurobindo chanté dans le temps par Brigitte Fontaine avant qu’elle ne devienne une caricature de vieille tox foldingote, et je trouve ça bien compliqué de venir mater par un trou de serrure hyper-secret ce que je tente de déconstruire ici en rajoutant au passage une couche de confiture mentale - avec une certaine ténacité, puisque j’arrive aujourd’hui même à deux cent articles - mais la ténacité, ce n’est pas forcément la qualité première chez un dépendant… même si je ne tiens pas absolument à conserver ce statut de “dépendant” qui résonne parfois comme une crispation identitaire, alors qu’il suffit d’ouvrir la main et de penser à autre chose assez longtemps pour perdre ce statut. Intermittent du spectacle, c’est la même idée, pour perdre le statut, il suffit de ne pas faire ses heures. Si j’en crois quelqu’un qui avait l’air de s’y connaitre, j’aurais quand même sacrément déconné dans mes vies précédents pour avoir un karma difficile comme ça, et c’est peut-être inutile d’en rajouter, inutile de continuer à taper sur le même clou quand il est solidement fixé.
Et n’oublions pas que fin janvier est un moment propice pour démarrer des trucs : j’ai renoncé l’an dernier à peu près à la même heure à une dépendance au tabac vieille de 25 ans, et ça faisait bien 20 ans que je m’interrogeais sur le comment faire, et six mois plus tard j’ai été délivré de l’obsession mentale qui va avec, et je suis connu des services de la préfecture pour psalmodier en tous lieux l’aphorisme “la cigarette crée le manque qu’elle prétend combler”, provoquant des sourires entendus sur mon passage et sur mon soi-disant lâcher prise, mais du coup tous les espoirs me semblent aujourd’hui permis en ce qui concerne les dépendances contractées plus tardivement : laisser tomber la cigarette et surtout ne pas la reprendre, c’est comme tout, c’est difficile au début, mais si on fait ça proprement avec sérieux et constance y’a vraiment pas de raison que l’attachement ne se dissolve pas, et de fait il s’est dissous, et c’est pas cher. Evidemment, chez mes malheureux contemporains qui se crispent comme je me suis crispé pendant 25 ans, ça ne décoince guère; confronté l’autre jour à une nana qui “essayait” de cesser de fumer mais qui, en reprenant une de temps en temps, n’arrivait pas à quitter durablement l’égrégore des rechuteurs (celui qui guette tapi dans la soute, entre l’égrégore des fumeurs et celui des non-fumeurs, l’égrégore des rechuteurs n’est pas le moins puissant des démons) et que pouvais-je faire d’autre que lui psalmodier mon petit boniment avec les accents de sincérité qui tentent de susciter l’attrait plutôt que la réclame ?
Depuis le temps que je constate que l’abus de cyber (qui commence pour moi à plus d’une heure par jour, et j’explose tous les jours mon quota) est mauvais pour mon humeur et mon développement, je ne puis éternellement remettre au lendemain… sans subir l’érosion de ma crédibilité, de mon espoir, mon courage et finalement ma vertu, poil aux laitues.
J’ai des amis bloggueurs cyberdeps, et je suis toujours peiné de les voir radoter dans les ténèbres.
Il est temps de donner l’exemple.
J’ai fini par comprendre pourquoi personne n’écrivait “le guide du branleur” bien que le marché soit en constante progression, c’est parce que l’intuition suffit généralement pour en devenir un.
Tiens, d’ailleurs, merci à ma femme à qui je puis répondre “abstinent, s’il te plait ” quand elle me traite de branleur, même si c’est pour l’instant une mince satisfaction (le fait de répondre ça, pas ma femme).
Merci à Orroz, pour sa patience et son soutien constants depuis trois ans; on trouve son instructif ouvrage “Les dangers du sexe sur Internet ” ici et malgré le peu de suspense ménagé par le titre, c’est un excellent thriller, qui nous tient en haleine, même longtemps après l’avoir refermé (prévoir un protège-livre en papier kraft si vous envisagez de le lire dans le métro et ne voulez pas être l’attraction instantanée de la rame.)
Merci à Flo et Dado pour des raisons assez analogues quoique souvent divergentes, et merci aussi aux gens rencontrés ici, là et ailleurs (putain je ratisse large, c’est vraiment ballot que je renonce à la vie politique, comme disait Jospin en 2002.)

Je ne sais pas pourquoi je repense à cette phrase de Salman Rushdie “le monde est l’endroit dont nous prouvons la réalité en y mourant” (il devait penser à mon blog) ainsi qu’à cette autre “il n’y a personne dans les tombes”(titre d’un roman récent probablement dû à la plume d’un advaïta-védantiste qui aurait trop regardé Six Feet Under), mais qui est surtout une évidence dès qu’on y songe. En les cognant comme des silex l’une contre l’autre, la seule étincelle qui jaillit c’est “J’en ai un peu marre que tu parles de la mort” comme me l’a dit mon fils l’an dernier, ce qui m’avait convaincu d’aller faire quelques séances de rebirth, qui m’ont fait beaucoup de bien.

Chez l’auto-addicté, l’overdose peut être salutaire.

Commentaires

  1. Cet espace, ce lieu, est celui où règne le silence nocturne des vérités
    impensables, inexprimables, là où la pensée retourne en son silence
    originel ; l’existence dans la plénitude de son inexistence. Moment non
    manifesté, non-né, non-advenu. Temps inexistant pour un lieu sans
    localisation. Pour une parole vide de son silence, un dire vide du vide
    lui-même. Un inconnu à jamais indicible et obscur, une « ténèbre »
    insondable et invisible. L’intense abîme du néant en son rien. En cet
    informulable où prend source toute pensée de la non-pensée, où
    s’origine le contact ontologique fondamental, où s’enracine les
    premières lumières de la pensée matinale du logos philosophique. La
    patrie nécessairement oubliée de l’être.

    La révélation de l’inexistence de l’être, n’est qu’un moyen de sombrer
    plus avant dans l’absence de l’être. L’intolérable ne peut se
    comprendre, mais il est certain qu’une seule chance par lui nous reste
    offerte : celle d’accepter le non-sens. L’existant, le sujet, se
    retournant sur lui-même doit donc impérativement affronter dans
    l’angoisse, la nuit vide, l’absence cruelle, son ex-pulsion hors de lui-
    même vers le néant.
    Le sujet n’est rien d’autre que cette ouverture au néant, à
    l’innommable altérité face à laquelle il affronte, tout en rencontrant
    sa tragique limite ; limite tragique au sein de laquelle il atteint
    tout en l’ignorant son invisble souveraineté.
    Il n’est donc d’autre mission véritable pour l’être, il n’est d’autre
    fin authentique pour lui, qu’une souveraine perte définitive qui le
    condamne au silence du non-savoir et aux ténèbres de la nuit.

  2. c’est un peu ce qu’a dû se dire Keith Moon en entrant dans les bardos, car il est mort d’une overdose de cachets pour arrêter de boire, ce qui est à la fois ballot et pas banal. On se connait ?

  3. Bonsoir John. Merci pour la réponse. Non on se connaît pas, mais j’aime bien venir ici de temps en temps, où le combat est franc et clair, le désir infini et l’exécution restreinte, comme toujours, ce dont nous ne cessons de nous plaindre. Pouquoi le constat de notre finitude et l’angoisse qu’elle entraîne nous empêchent-ils de sortir de cette nasse ? Mourir n’est rien ; ce qui est important c’est d’achever de naître. N’avons-nous pas des tas d’enseignements, de techniques, voire de maîtres ou d’exemples, à notre disposition pour entreprendre ce travail ?
    Je n’ai pas écrit le texte que j’ai envoyé. Il est de Jean-Marc Vivenza et, si la réflexion est intelligente et fondée, je suis loin d’en tirer les pessimistes conclusions qu’elle incite à tirer. La vie est si belle qu’il faut l’emmener avec soi dans la mort et entrer dans les derniers bardos Eyes Wide Open. Peut-on y arriver ? On peut, oui ; ça se sait depuis toujours. J’en suis donc certain, mais le problème c’est que je ne suis pas tout à fait sûr de moi :-)

  4. Je me doutais un peu que ce n’était pas de toi : quelqu’un qui convoque “l’innommable altérité” et “sa tragique limite” dans “les ténèbres de la nuit” (nécessairement nocturne, la nuit) ne viendrait pas s’en lamenter à mon huis.
    Emmener la vie avec soi dans la mort, je ne suis pas contre, mais dans quelle poche ? S’il y a un truc qui peut te rassurer, ton “moi” dont tu n’es pas si sûr, ne survivra pas à la mort. Ca se saurait.

  5. Si c’est celui-là, on le voit venir de loin : “Jean-Marc Vivenza, le rédacteur d’une revue intitulée Volonté Futuriste, « Organe du futurisme européen révolutionnaire [le F.E.R.] »[35], est un musicien bruitiste, connu pour ses enregistrements en milieu industriel. « Il relie sa pratique aux conceptions futuristes, exaltation de la volonté, de la technique de l’homme total qui se crée lui-même”.
    Pas étonnant qu’il soit angoissé devant le néant tissé par son mental. On serait angoissé à moins.

  6. Tout à fait d’accord. Ces gens, loin d’être idiots, se complaisent souvent dans une forme de nihilisme désespérant alimenté par leur connaissance des grands classiques de la chose : Heidegger, Jean de la Croix, Boehme, Eckhart ou autre mystique rhénan dont ils n’ont retenu qu’une partie. Ils y tournent mentalement en boucle sans autre repère que leur inquiétude, sans aucune pratique qui leur permettrait de tenter d’en sortir comme le proposent les maîtres indiens, tibétains ou chinois. La religion, ou plutôt la religiosité leur sert parfois de patch.
    Que mon moi ne survive pas à ma mort, c’est évident et cela ne me soucie pas du tout. C’est pour cela qu’il faut mourir vivant, c’est-à-dire travailler à supprimer maintenant le moi encombrant afin qu’il ne gêne pas par la suite. Le dire est facile, le faire l’est moins.

  7. En fait, il est faux que le moi ne survive pas à la mort. Il se résorbe avec les vents au moment du bardo du moment de la mort, et ne restera que le vent très subtil monté de l’esprit très subtils (indestructibles). Ensuite, au moment du bardo de la vérité en soi, le corps d’état intermédiaire se déploie à partir du vent très subtil contaminé par tous les karmas (c’est lui qui garde les traces), de là il passe ensuite dans le bardo du devenir, et ça repart comme en 40.
    N’imaginez pas que vous allez pouvoir laisser votre karma au bord de la route au moment de la mort. Seuls les voiles correspondant au corps physique seront laissés derrière. Mais pas de chance, l’essentiel est ailleurs.

  8. ” N’imaginez pas que vous allez pouvoir laisser votre karma au bord de la route au moment de la mort.” merci d’avoir torpillé l’implicite qui sous-tendait la discussion et de nous couper toute retraite (sauf la retraite de tummo)
    Sur le forum pornodep, je faisais une analogie - en parlant d’autre chose à quelqu’un qui avait de grosses pulsions de prédation d’innocentes : c’est comme si, lui disais-je, en vacances au bord de la mer, tu te mettais en tête de défendre bec et ongles le trou que tu as creusé au bord du rivage et que tu remplis avec ton p’tit seau. Et de te lamenter d’avoir renoncé à cette folie : vider la mer dans TA flaque (par le truchement de ton seau).
    Il me semble que les professionnels occidentaux de “l’intense abîme du néant en son rien” type Vivenza en viennent à ce désespoir de façade de dépit de ne pouvoir se satisfaire (et pour cause) de cette évidence qu’ils ne peuvent rien agréger à eux de leur flirt mal-heureux avec la spiritualité. C’est pourquoi dans la catégorie bruitistes futuristes et révolutionnaires, je préfère le bill laswell de “city of lignt” http://music-share.blogspot.com/2007/09/bill-laswell-city-of-light-1997.html qu’on dirait inspiré par Amm@ et qui à ma connaissance ne se répand pas du fait d’un défaut d’étanchéité en propos houellebecquiens sur l’état de l’Homme ou de l’Histoire. L’hermétisme devient ainsi une façon élégante de se complaire dans le n’importe quoi quand on a des moyens mais pas de fin. C’est aussi pourquoi je ferme mon blog, lassé de mes propres écarts. Poil à la clé du placard.

  9. salut john et salut john
    j’ai la chance de connaitre le vrai bonhomme
    cela n’empeche que j’ai eu beaucoup de plaisirs à lire john

  10. C’est dommage que tu fermes ton blog. j’aurais bien aimer continuer à bavarder un peu avec toi.
    En parlant de tummo, tu devrais aller faire un tour à Harbin, en Chine, voir un peu les sculptures de glace du festival 2008. Malheureusement les sites n’en rendent qu’une infime et pâle idée. Si tu veux, je peux te transférer un incroyable .pps que j’ai reçu hier et qui en montrent à la fois la beauté et le gigantisme. Je nous souhaite un karma de cette nature, c’est-à-dire aussi “propre” que ces magnifiques objets. Le réduire alors en eau, comme le seront ces merveilles … Les formes, voiles en quelque sorte, auront certes fondues, mais nous emmènerons notre eau (notre karma résiduel, notre ‘vérité en soi’) de l’autre côté, à la manière des fremens d’Arrakis. Un peu grâce à tummo peut-être ou peut-être aussi un peu grâce à Amma selon les voies que l’on aura suivies.

  11. Continuer à discuter, c’est pas un problème. Tu trouveras mon adresse mail sur mon site dans le bandeau gauche du blog.
    C’est juste la machinerie du blog qui me pèse, qui ne fait pas fondre grand chose mais qui dégage par contre beaucoup de vapeur.
    Amma ou Tummo ? les copains de Flo sont tous hyper-spécialisés, qui dans Amma, qui dans le dzogchen, qui dans le rève lucide… moi j’ai pris deux cafés et l’addiction, parce que c’est tout ce qui restait de dispo !
    ;-)

  12. Bonsoir,
    Où avez-vous trouvé ce texte de Vivenza svp?
    Merci d’avance!!

  13. Salut John ! Cette décision prouve que tu as décidé de passer à autre chose : tourner la page permet d’avancer dans la connaissance du livre de la Vie (même si ce n’est qu’une page!). Quand j’ai décidé de fermer le Forum, j’étais dans le même état d’esprit. Et les mois qui ont suivi m’ont permis d’apprécier la liberté tout en étant satisfait du travail accompli. Le tien, ce blog mais aussi tous les soutiens envers les dépendants de toutes sortes, est du bon boulot, sois en remercié.
    Bonne route !
    Avec mon amitié.
    Orroz

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