lundi 31 décembre 2018

Croire à l'effondrement de Télérama n’empêche pas d’agir

 repiqué dans Télérama du 17/12/18 : 

Nous ne voulons pas croire à ce qui se passe sous nos yeux : l’effondrement de notre civilisation. Or, plutôt que de sombrer dans le désespoir, il nous faut accepter l’idée d’une catastrophe certaine, nous dit le chercheur Pablo Servigne. C’est, selon lui, le préalable pour que l’humanité trouve la force d’inventer un nouvel horizon. Le climat qui se dérègle, la biodiversité qui disparaît, la finance qui devient folle… et si ces événements conduisaient, par un effet domino, à un effondrement de civilisation ? L’hypothèse, hier cantonnée aux seuls milieux survivalistes, devient une certitude pour beaucoup. En France, s’ils sont de plus en plus nombreux à y croire, c’est notamment grâce à un livre des chercheurs Pablo Servigne et Raphaël Stevens, Comment tout peut s’effondrer. Paru en 2015 et vendu à 45 000 exemplaires, l’ouvrage a contribué à populariser le terme de « collapsologie », autrement dit l’étude de l’effondrement de notre civilisation industrielle. Trois ans après, le duo, associé à Gauthier Chapelle, propose une nouvelle étape en forme de « collapsosophie », une sagesse intérieure qui permettrait de croire à l’effondrement… tout en continuant à croire à un avenir. 

Explications de Pablo Servigne, « chercheur in(Terre)dépendant ».

son interview (repiquée aussi dans Télérama du 17/12/18) est là :
http://moinscplus.blogspot.com/2018/12/croire-en-des-catastrophes.html

Comment tout peut s’effondrer. Petit manuel de collapsologie à l’usage des générations présentes, de Pablo Servigne et Raphael Stevens, éd. Seuil, 304 p., 19 €.

Une autre fin du monde est possible. Vivre l’effondrement (et pas seulement y survivre), de Pablo Servigne, Raphaël Stevens, Gauthier Chapelle, éd. Seuil, 336 p., 19 €.

https://pabloservigne.com/comment-tout-peut-seffondrer/

jeudi 6 décembre 2018

Métaphysique du désir de kaki

Messieurs dames, bonjour. Nous rentrons du forum des Seniors Atlantique 2018, où nous avons pu vérifier auprès de la Carsat que nous l’avions bien dans le baba pour partir prochainement en retraite avec tous nos trimestres cotisés, il nous faudra donc attendre d’être presque vieux et que ça ne vaille plus trop la peine, et à ce moment-là je compte beaucoup sur mon fils qui travaille au Gérontopôle pour me faire la petite piqûre qui va bien, afin qu'il puisse hériter et surtout profiter de nos maigres économies (plus de 300 000 € selon mon dernier relevé de la Banque Postale) au lieu de me laisser tout claquer bêtement en soins palliatifs.

J'ai menti, il reste une feuille.
Sauras-tu la retrouver ?
En traversant l’avenue de la Gare, nous passons devant une maisonnette dont le jardin s’orne d’un plaqueminier. J’ignorais le nom de l’arbre mais ça ne m’a pas empêché de le reconnaitre, à cette période de l’année il a perdu toutes ses feuilles, et ses fruits orangés se découpent sur le ciel bleu cobalt comme un filtre photoshop un peu appuyé. Sur la photo le bleu n'est pas cobalt, c'est une photo que j'ai trouvé sur Google Pieds®, l'appli pour se balader à pied sur Google Maps, et je n'ai pas voulu tricher sur la chroma. Toujours est-il que c'est un peu déroutant, cette nudité si féconde. Chez un arbre, je veux dire.

Ce qui est curieux avec le kaki, c’est que le plaqueminier se retient d'offrir ses fruits bourrés de provitamine A, de carotène et de vitamine C jusqu'à l’entrée de l’hiver, puis il faut se dépêcher de lui courir au Q avec un nescabo, parce qu'à la première gelée, si on ne ramasse pas les kakis on se retrouve avec un arbre à vomis, y'a pas d'autre mot, les fruits pourrissent sur l'arbre et suintent à terre dans les mille teintes d'un dégueulis automnal, ça ne dure pas mais les voisins ont largement le temps de faire un signalement aux gendarmes pour outrage au bon goût jardinier sur la voie publique, et attendez, n'allez pas les consommer maintenant, malheureux, en raison de leur forte teneur en tanin c'est très astringent et immangeable à ce stade, il faut encore les faire mûrir quelques semaines dans une cagette au garage, ça se déguste presque blet.
Je n'invente rien, je l'ai lu sur un blog. 
Et j'ai pas mal pratiqué.

J'ai dit dans une cagette, pas sur une assiette.
Là ils risquent de s'abimer par simple contact
des uns avec les autres. Vous n'écoutez rien.
Mais de la même façon qu'il est difficile de décrire la couleur bleu cobalt à un aveugle de naissance, il est délicat d'expliciter le goût du kaki à celui qui n'en a jamais mangé. C'est très sucré, assez capiteux, et il y a comme un arrière-goût délicieusement exotique de chair humaine avariée, je dis ça pour les étudiants japonais cannibales qui je le sais, sont nombreux à me lire en prenant des notes.
Pendant ce temps-là, sous le plaqueminier, il y a très clairement un pépé qui est en train de ramasser ses kakis. Nous passons à 20 km à l’heure, parce que cette section de l’avenue est en travaux et l'on n'y roule que sur une voie, et on a tout le temps de distinguer pépé qui s’active doucement avec son seau et son escabeau, et qui fait rien qu’à exciter notre convoitise pour tous ces beaux fruits qu’il n’aura jamais le temps de manger avant qu’ils soient tous pourris de chair humaine.
Ma femme m’a appris à aimer les fruits pourris kakis, l’apprentissage fut presque aussi long que pour la propreté, mais maintenant ça va, nous en raffolons tous les deux, ça nous fait au moins un truc en commun, alors une idée me vient : et si on demandait à pépé si par hasard il ne nous vendrait pas quelques kakis ? je n’ose pas parler de don, même si j’y pense, parce que si le mot existe encore dans le vocabulaire commun, la pratique, elle, a été bannie par la société marchande.

La maison de pépé ne paye pas de mine et en plus,
ces imbéciles de Google Pieds® sont passés au printemps,
le plaqueminier (à babord de l'image) ne ressemble à rien.
Le temps que je formule cette idée à ma compagne, qui se trouve aussi être mon chauffeur, on a quasiment contourné le Super U, et comme les travaux de voirie devant chez pépé restreignent la circulation à un one way dans le sens Décathlon --> Super U, il nous faut refaire le grand tour par le boulevard de l’Europe puis repasser devant le stade et le lycée pour reprendre l’avenue, le temps d’échafauder un plan diabolique à base d'empathie. 
A force de lire toutes ces conneries bouddhistes sur l'altruisme et la bienveillance chez Mathieu Riccard et ses sbires mal fagotés, il faut bien que je teste un peu la validité de leurs hypothèses dans le réel, les bouquins ça va bien cinq minutes; ma femme n'est pas emballée, elle croit à une lubie irréaliste, elle voudrait peut-être me dire des choses blessantes pour m'éviter d'être déçu par le refus de pépé, mais comme c’est sa voiture, c’est elle qui la conduit, elle se concentre et garde ses remarques pour plus tard, pour une fois que j'ai l'air déterminé, elle ferme sa gueule, et se gare juste devant chez pépé, je descends et l'aborde plutôt prudemment, que votre arbre est joli, que vos fruits semblent beaux, et vous allez pas manger tout ça, si ? parce que ma belle-mère qui a 91 ans, elle nous en donne des caisses, elle ne peut pas tout consommer elle-même, et avec ma femme, nous adorons les kakis, et les votres sont vraiment splendides, enfin vous voyez le genre, je vais pas vous en faire une cagette à conserver au garage en attendant qu'ils mûrissent, mais enfin, pour un geek vieillissant à vue d'oeil (sans doute à cause de tous ces kilomètres que je me tape sur Google Pieds®) je suis soudainement assez inspiré pour les civilités, sans doute motivé par l'appât du fruit, qui est au moins à 5,80 € / kg au Super U tout proche, mais en fait je m'en fous, ce qui me plait c'est de tester mon désir tout neuf dont je n'étais même pas au courant avant de passer devant l'arbre de la kakinaissance du Bien et du Mal dans l’avenue de la Gare. 
Vu le râteau que je me suis pris récemment en me plantant une fois de plus la flêche du désir dans le pied, sans y mettre toutefois la gravité quasi-pathologique que cet évènement revêt traditionnellement sous mon crâne de piaf, c’est sans doute un défi intime que je me lance là. Histoire de me refaire. Mon désir semble sûr de lui, de sa légitimité et des moyens habiles qui vont lui permettre d'atteindre son but, puis de s’éteindre une fois satisfait.

Pépé n'a pas le monopole de la charité.
Soeur Emmanuelle 2 va bientôt sortir.
Devant ma volubilité, pépé est d’abord assez circonspect, faut vous mettre à sa place : si des gens s’arrêtent devant chez vous et commencent à vous vanter les charmes de votre jardin, vous vous demandez un peu à quel moment ils vont déballer la marchandise qu’ils ont à fourguer, et quand je lui adresse mon simple souhait de lui acheter ces beaux fruits qu’il ramasse de cet arbre splendide, des fois qu’il en ait de trop, pour pas gâcher, il me prévient qu’il n’est pas chez lui, que la maison appartient à une personne très âgée qui n’a plus toute sa tête, qu'il fait quelques travaux d'entretien pour rendre service (lui aussi s'est peut-être fait enfler par Mathieu Riccard) et qu’il ne peut donc prendre cette décision à la place du propriétaire, qui lui est sans doute définitivement aux abonnés absents, car nous ne le verrons pas se découper en silhouette derrière la vitre de la véranda moisie et piquée de rouille tel un témoin silencieux de désastres anciens déjà parti vers un monde meilleur. 
Je sens bien que je lui deviens moins antipathique quand je le laisse parler, mais l’affaire semble désormais assez mal engagée. Beau joueur, je lui débite encore quelques amabilités météo (c’est tout ce qu’il me reste en stock) avant de prendre congé en lui souhaitant une bonne journée, et je repars vers la voiture; c’est à ce moment-là qu’il me glisse
« vous en voulez combien ? » comme dans les films qui finissent bien, et là, tout en retournant chercher un sac Super U dans le coffre de mon véhicule à combustible fossile, je ne puis empêcher un sourire imbécile de s’épanouir mollement sur mon visage pas vraiment prévu pour, comme un kaki trop mûr. 
Le monsieur qui-n-est-pas-maitre-chez-lui me donne 5 kgs de kakis de la main à la main, je le remercie chaudement, et ma femme n'en revient pas de mon toupet, et de ma chance insolente.
Si je résume l'affaire, qui s'est déroulée en 10 minutes chrono même si j'en fais des caisses trois semaines plus tard parce qu'il pleut et que j'ai fini de fendre mon bois pour l'hiver, un désir s'est élevé, une stratégie a été imaginée, un échange non-économique a eu lieu, dont les acteurs sont sortis gagnant-gagnant.
Pourquoi tout n'est pas aussi simple que ça dans ma vie, putain de moine (tibétain) ?

mercredi 5 décembre 2018

La « lettre sur Dieu » d’Einstein vendue 2,89 millions de dollars

(dans Le Monde d'hier)


La missive fait état du rapport du physicien à la religion, un an et demi avant sa mort.
Elle est remarquable en tous points.
On peut la lire gratuitement (une lettre à 2, 89 millions de $$$ !!!) ici :
https://www.lemonde.fr/culture/article/2018/12/04/la-lettre-sur-dieu-d-einstein-mise-aux-encheres-pour-un-million-de-dollars_5392631_3246.html?xtmc=einstein&xtcr=1

Les gens étant de plus en plus fatigués intellectuellement, si on veut qu'ils lisent quelque chose il faut leur faire une version BD, en voici donc un extrait mis en images par nos graphistes :

ah non zut ça c'est la lettre à sa copine

mardi 4 décembre 2018

Délirium très mince (More than rain)

Pas d'affolement & pas d'outrage :
on n'y vendait pas de porc halal.
Je ne fréquente plus les bars depuis un certain nombre de 24 heures, comme on dit dans le mouvement, c'est pour ça que j'ignore que le café Death Porc a fermé il y a deux ans quand j'y donne rendez-vous à une jeune femme qui m'a parlé au téléphone de son désir d'arrêter de boire. Quelqu'un lui a transmis mon numéro, elle m'a appelé en me confondant avec la personne qui lui avait donné mon contact, je lui ai brièvement expliqué mon parcours à base de meetings Alcooliques Anonymes, et nous avons convenu de nous retrouver une demi-heure avant la prochaine réunion, qui a lieu ce dimanche pluvieux à 19 heures. Sauf que le café Death Porc a fermé il y a deux ans, vous êtes bouchés ou quoi ? c'est con, j'aurais bien aimé y siroter une limonade de son vivant, sur son emplacement s'érige au jour d'aujourd'hui un bistrot crépi d'écarlate qui ne me dit rien qui vaille, pas la moindre Servante entrevue à travers la vitre, et C. m'attend sous la plouie depuis 10 minutes, j'étais coincé dans un bouchon, nous nous rabattons sur le Délirium, orné d'un éléphant rose, et situé de l'autre côté des Bains Douches municipaux qui abritent aussi la maison des associations de winners anonymes tels que les AA, les NA, Prostate 44... on s'engouffre dans l'estaminet, et là, c'est le drame : ils passent Rain Dogs, un vieux Tom Waits que je n'ai quasiment pas acoustiqué depuis que j'ai posé mon verre, en '92, et rien que d'entendre le refrain de More Than Rain au début de la face B, j'ai tout qui me remonte...

It's more than rain that falls on our parade tonight
It's more than thunder 
And it's more than a bad dream now that I'm sober
Nothing but sad times...

La blague à la con sur Dieu qui marche toujours 
au début de la phase d'alcoolisation
Cette chanson qui résonne comme une ordonnance pour fanfare anémiée n’est pas vraiment une réclame pour l’arrêt de la boisson. Faut dire que sans Tom Waits, je ne serais peut-être pas devenu malade alcoolique de manière aussi rapide et  enthousiaste. Il semblait incarner une publicité vivante pour le produit, et m’a longtemps servi de prétexte et de modèle pour boire. Comme j’étais très fan, je me suis longtemps demandé, avant et après avoir cessé de consommer, si ce mec avait vraiment bu tant que ça ou si c’était du flan, et s'il était aussi sobre désormais qu'il le prétendait en '87 dans More than Rain, je n'ai jamais eu la réponse parce que c'était avant internet, et entre-temps j'ai oublié la question parce qu'elle a perdu toute espèce d'importance, Hortense, mais dans la nuit qui suit cette réunion dominicale de novembre 2018, elle me revient en tête et je pars à la pèche, je ne dors pas beaucoup en ce moment et au bout d'un temps certain je tombe là-dessus :
où Tom raconte comment sa femme l'a sauvé en l'amenant à fréquenter les AA et à poser son verre, et où il fait la part des choses.
 "I mean, one is never completely certain when you drink and do drugs whether the spirits that are moving through you are the spirits from the bottle or your own. And, at a certain point, you become afraid of the answer. That’s one of the biggest things that keeps people from getting sober, they’re afraid to find out that it was the liquor talking all along."
© Daniel Goossens
(à gauche sur la photo)
Incroyable ! ça fait 30 ans que j'espérais qu'il lui fut arrivé la même chose qu'à ouam ! Merci la programmation musicale du Délirium ! Merci à ma Puissance Supérieure !
Tom Waits est des nôtres !
il est Témoin de Gévéor comme les autres !
Je ne fréquente plus les réunions AA depuis des années, je ne bois pas, je n'ai pas soif, je n'ai pas envie d'aller m'y vanter des mérites que je ne m'attribue pas, je préfère me la péter en solitaire sur mes blogs, je n'avais pas du tout prévu de devenir dépendant de ce produit - ni d'aucun autre, d'ailleurs - j'estime avoir restauré une bonne santé qui préexistait à l'apparition du symptôme alcool et ne vois donc nulle raison de me réjouir, je ne ressens pas non plus le besoin maladif d'aller exposer en réunion AA mes vues hypo-dépressives sur l'évolution de mes apnées du sommeil spirituel en me morigénant de ne pouvoir pour aujourd'hui (comme il est dit dans Notre Méthode) appliquer le programme de rétablissement qui nous est suggéré dans d'autres domaines de ma vie, et ces idées font sans doute partie de la maladie, d'ailleurs je les expose aisément en réunion, puisque coucou, m'y revoualou.
Pourtant, après avoir accompagné C. en réunion ce dimanche sans avoir fourni d'effort particulier, lié que je suis par le serment de Toronto, j'y dénombre 2 pelés & 3 tordus anonymes mais très sympa, c’est agréable d’être accueilli aux AA quel que soit le nombre d'années d'absence, y’a pas beaucoup de groupes humains capables de cette chaleur "à froid", ça procure un attachement positif, ça prouve que le mouvement reste vraiment tourné vers le meilleur de ce « désir sincère d’arrêter de boire » et de continuer d’arrêter, et de la joie sans mélange issue de la libération de l'esclavage !
Et si je suis capable de retrouver le chemin des réunions pour quelqu'un qui a sollicité mon aide pour pousser la porte, il existe quelqu'un d'autre à qui ça ne ferait sans doute pas de mal d'y retourner s'y confronter à d'autres alcooliques plus ou moins rétablis, parce qu'il est plus qu'un peu sorti du programme de rétablissement qui lui est suggéré au cours des dernières 24 heures et de celles qui les précèdent, et dès le lendemain je me fais la réunion du lundi rien que pour moi, et je retrouve mes potes âgés qui m'accueillent eux aussi comme s'ils m'avaient vu la semaine précédente, et le jeudi j'en fais une troisième avec C. et j'y retrouve un mec que je croisais dans les meetings à Paris il y a 25 ans, et ça ne me laisse pas insensible.



Ca m'est arrivé d'être en déplacement (en France mais aussi en principe à l’étranger), d'aller à une réunion AA et de m’y sentir chez moi. Le mois dernier, une journaliste m'avait spontanément filé un contact à Ajaccio pour y aller, ça aurait été rigolo, mais je suis resté collé à un autre CDD plombier polonais continental subjugué comme moi par l'insularité locale.

En quête d’un minimum d’honnêteté sinon c’est pas la peine de venir, lorsqu’on me passe la parole en réunion je dois reconnaitre que je traverse une période un peu perturbée, j’ai chopé un attachement là où je ne m’y attendais pas, il était sans doute là en germe, attendant les circonstances favorables pour s’épanouir, et maintenant l'obsession est là pour que je m'en éloigne, en attendant c'est inconfortable. Heureusement la philosophie AA aurait tendance à me ramener aux fondamentaux. Et puis grâce aux meetings j’irrigue mon cerveau en faisant des choses nouvelles, l'autre soir j’étais ravi d'arpenter ces quartiers de la ville dont je ne suis pas familier, j'adore marcher, d’ailleurs je me suis paumé grave, mais sans alcool, rien n’est vraiment grave. 

Accompagner C. à ses premières réus c’est juste transmettre un peu de ce que j’ai reçu, et c’est précieux. Et je ne veux pas interférer avec ses débuts en AA, je trouve ça déjà génial qu’elle soit venue et revenue aux réunions cette semaine et qu’apparemment ça lui fasse de l’effet, ça veut dire que les AA, ça marche encore (j’ai parfois des doutes, dont je lui fais part, pas pour moi, je vis sur mes acquis, mais pour les nouveaux) et je n’ai pas d’autre intention / prétention que d’être un passeur, comme J. l’a été en lui filant mon numéro, et je ne voudrais pas paraitre insistant, l’attrait vaut mieux que la réclame dit-on chez nous même si ce slogan date un peu, plus personne n’utilise le mot réclame depuis la mort de la mère Denis.

C. me parle de son envie de capituler, j’essaye de l’aider à distinguer entre abandonner la lutte (contre la soif) et lâcher prise (admettre sa défaite devant le produit et passer à autre chose)  (et pas à un autre produit, si possible)
Je lui souffle qu'en étant attentive en réunion, y'a quand même beaucoup de matos qui est déballé, et les gens qui ont de la bouteille dans le mouvement expliquent bien comment ils ont procédé, c’est instructif et distrayant. J’admets que oui, les addictions un peu lourdes comme l’alcool, quand on cesse de se destroyer avec, mettent à nu le manque, et qu’il faut s’en occuper. Sinon, les les blessures secrètes que tu traitais par l'alcool, elles vont revenir s'occuper de toi, et elles vont pas faire semblant. J’ai fréquenté pas mal de psys, de différentes écoles, j’ai appris des trucs, mais au final, c’est quand même à moi de faire le taf. Heureusement, d’ailleurs, sinon je resterais un assisté, un infirme spirituel.
Bon ça y est, je recommence à ne plus pouvoir dormir plus de 3 heures d'affilée sans neuroleptiques, la reprise est bien là, tu l'as voulue tu l'as eue. 
C'est quand même c’est moins grave que si c’était pire.

Je fumerais bien une clope, tiens.
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échangé avec C. :

" Je n'y croise pas beaucoup de jeunes, dans ces réus, et les rangs me semblent bien clairsemés par rapport à la décennie précédente, je n’en fais pas une maladie, mais je me mets à la place d’un(e) jeune qui franchit la porte pour la première fois et qui débarque dans un groupe où la moyenne d’âge est sensiblement élevée… comment va-t-il s'identifier pour accrocher l'abstinence ? je ne vois pas bien comment enrayer le phénomène - j’ignore s’il y a un réel « déclin » en nombre de membres, mais j’ai trouvé que les groupes qu’on a faits ces 2 dernières semaines n’étaient pas particulièrement fournis.
- Oui ben c’est peut être à nous de les fournir !! Dommage que tu ne veuilles pas animer en plus toi qui aimes parler !

- Merci, ça me rappelle l’histoire du mec qui se tourne vers Dieu parce qu’il voit un gamin crever dans la rue, et il entre alors dans une Sainte colère :
« Dieu, espèce de salaud ! cet enfant est en train de mourir, et tu ne fais rien ! »
et Dieu lui répond :
- Comment ça, je ne fais rien ??? Je t’ai fait, TOI ! »
(racontée sur le bon ton, cette histoire te garantit peut-être une limonade gratuite au Délirium avant la réu)
L’essentiel, c’est qu’on aille bien, les autres on s’en fout !
;-))))))
Pour ce qui est d'animer, j’en suis à essayer de freiner une perturbation, en cessant de l’alimenter.
C'est pas évident, surtout après avoir passé un mois à essayer de faire sauter une porte avec ma volonté déchainée du fait que j'arrivais pas à l'ouvrir avec le coeur (encore un concept AA ma foi bien utile)
Donc pour ce qui est de modérer les réunions,  la première urgence c’est de parvenir à redevenir modéré.
Ensuite on verra.
Et je n’aime pas parler, ou alors de moi, mais ça me saoule vitement.
J’aime bien écrire, parce que écrire c’est radoter, et avoir toujours raison dans son discours tant qu'on reste seul ou entouré de ses amis imaginaires…
... c'est un peu naze, parce qu’au moins, quand j’ai tort, j’ai la chance d’apprendre quelque chose de nouveau et d’utile.
...je noircis le tableau, mais y’a de ça.

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La semaine suivante au Délirium, en attendant C. devant ma limonade, c'est pas Tom Waits qui passe dans le poste mais un groupe de rock sixties, la curiosité me pousse à demander au barman ce qu'on entend, ça fait combien de siècles que j'ai pas discuté avec un barman ? et nous voilà partis à causer musique, ça devient vite pointu, il m'évoque son goût pour les reprises françaises des années 60-70 du rock américain et les traductions littérales des expressions idiomatiques qu'on trouve dans ces chansons, le pire des yéyés pour lui c'est Eddy Mitchell qui a massacré "No Particular Place to go" de Chuck Berry par des paroles particulièrement détournées et ridicules, je me détourne du comptoir pour voir si on n'est pas filmés, car j'ai écrit deux jours avant un article sur le sujet... ça veut dire quoi, que l'extérieur reflète l'intérieur ? c'est dingue, quand même...



« Coïncidence : Tu ne faisais pas attention à l’autre moitié de l’événement. »
Chad C. Mulligan, Lexique de la Déliquescence
cité par John Brunner dans Tous à Zanzibar


Le Délirium : l'endroit idéal pour écluser un godet entre alcooliques 
sympathisants non pratiquants juste avant la réunion AA.



Epilogue : 

1/ au bout de deux semaines C. me libère de mon engagement en me disant que c'est bon, maintenant je vole de mes propres ailes... c'est bien cool, je vais pouvoir redéployer les miennes.
2/ pendant les finitions de cet article beaucoup trop boursouflé pour être honnête, j'ai éconduit les fâcheux téléphoniques habituels : la Fondation de France, les tristes enculés des chiens d'infidèles soit-disant d'aveugles de l'UNADEV. Allez pourrir ailleurs. J'ai mes oeuvres.