vendredi 10 juin 2022

Comment utiliser des toilettes en gravité zéro

Dans The Expanse, un feuilleton télévisé de science-fiction qui a récemment raté ses adieux au music-hall, ils expliquent bien comment faire l'amour avec un Mormon dans l'espace, mais ils passent sous silence les problèmes qui surviennent quand on tente d'assouvir d'autres besoins naturels (tout aussi légitimes et parfois plus impérieux) en gravité zéro. Et pourtant ils passent leur temps à se tirer la bourre entre la Lune, Mars, et la ceinture d'hémorroïdes astéroïdes de Jupiter, donc ça doit bien leur arriver d'aller au petit coin, c'est pas des surhommes. Alors, à force de rechercher obsessionnellement, compulsivement et désespérément un vieux dessin de Daniel Goossens sur une exposition d'art nazi (dans un cimetière) dans mes vieux Fluide Glacial, j’ai retrouvé ce mode d'emploi d'un mini-wc portatif, que j’avais punaisé dans les cabinets d'aisance jouxtant alors la salle de bain dite "des Arabes" que nous appelions ainsi car nous entassions plein de bazar dedans, dans le vaste appartement de la rue Roudil où j'habitai jadis au sein d'une famille unie par de très nombreux goûts communs, dont celui de la scatologie. Cette gravure ancienne peut être considérée comme une sorte d'ancêtre à la science des toilettes en gravité zéro.

clique sur l'image, sauve un jipègue, imprime-le et punaise-le dans les cabinets.
Des heures de rire en perspective.
Les amateurs de figuration narrative reconne étron sans pen le style pipi cafka d'Edika, le frère maudit de Carali. Si on avait archivé les œuvres de ces deux scribes égyptiens aux profils pas très grecs dans la bibliothèque d'Alexandrie, les Chrétiens n'y auraient jamais foutu le feu, comme ils le font avec une noire allégresse dans Agora, Mists of Time, le péplum philosophique hispano-maltais réalisé par Alejandro Amenábar en 2009, qui érige une stèle filmique à Hypatie d'Alexandrie, la célèbre philosophe et mathématicienne héllène (célèbre depuis hier soir, quand j'ai regardé le film) qui s'apprête à faire une avancée majeure dans la compréhension du cosmos (en réhabilitant le modèle héliocentrique d'Aristarque et en ayant l'intuition de l'orbite elliptique des planètes) lorsque la situation politique prend un tour dramatique avec la conversion de l'empereur au monothéisme, et elle finit massacrée en l'an 415 de notre ère par un groupe de moines enivrés de christianisme.
la tache sur la conscience de l'Eglise
n'est pas plus Hypatie au lavage
que celle sur la robe de Rachel Weisz,
qui pourtant lave plus blanc.
En principe.
Elle incarnait tout ce qu'ils exécraient : elle était femme, elle était libre, elle était belle et côtoyait les hommes de pouvoir tout en étant femme d'influence, son monde n'était pas peuplé de dogmes édictés par un dieu jaloux à partir de "vérités" préétablies, elle allait aux cabinets quand ça lui chantait. 
Et si ça se trouve, elle avait pressenti les Mystères des Toilettes en gravité zéro, irrémédiablement perdus dans l'incendie de la bibliothèque d'Alexandrie.
Le film est courageux, mais un peu chelou, et prend beaucoup de libertés avec la vérité historique. Oncle Wiki rappelle en tirant sur sa cyber-pipe que Hypatie a été massacrée de façon bien plus cruelle que ne le montre le film. On peut retrouver le récit de sa mort dans le livre septième de l'Histoire de l’Église écrite par Socrate le Scolastique. Jean de Nikiou au viie siècle apr. J.-C. écrit : « Et ils (les chrétiens menés par Pierre le Lecteur) déchirèrent ses vêtements et la firent traîner dans les rues de la ville jusqu'à ce qu'elle mourût. » Le film ne dit pas que ce lynchage est resté une tache sur la conscience de l'Église, comme l'ont écrit des théologiens chrétiens dès cette époque.
C'est bien triste. Et beaucoup plus tard, dans mes cabinets du boulevard de Belleville, j’ai longtemps affiché le dessin de Charb "Non à la légalisation du cannabis" paru dans Charlie Hebdo au début des années 90. C'était de mon âge. D'autant plus que j'étais en train de devenir malade alcoolique, et qu'à chaque fois que je fumais un pétard, je prenais cosmiquement conscience de ma dépendance croissante à l'alcool, alors j'avais cru prendre une décision d'adulte en m'interdisant tout à fait les cigarettes mal roulées.

clique sur l'image, sauve un jipègue, imprime-le et punaise-le dans les cabinets.
Et va plutôt t'acheter un pied de peyotl chez Zamnesia.
Evidemment, Edi(pipica)ka, le chantre de l'obscénité politiquement correcte, est toujours vivant, alors que Charb, qui aimait bien mettre de l'huile sur le feu, voire transformer les bouteilles d'huile de Rachid en cocktails molotov, couic. Ou plutôt Vrououf. Victime des fondamentalistes monothéistes, comme Hypathie.
Alors maintenant, dans les cabinets, j’ai une pile des derniers numéros de Téléramadan, comme papi et malou, et je gagne un temps précieux en lisant toutes les critiques des films et des séries télé dont je pourrais ainsi parler sans les avoir vus si j’avais des amis.

"Sans mentir, l'ange Gabriel il en avait une grosse comme ça"
J'essaye de provoquer les fondamentalistes de Télérama,
pour déclencher une guerre sainte en reprenant les recettes les plus éculées de Hara-Kiri,
mais ils me voient venir, et ne réagissent pas.
Mon style parodique est définitivement has been.
Et tout cela ne nous dit pas quelles précautions prendre pour utiliser des toilettes en gravité zéro. Mais au fait, ça me revient maintenant, c'était là, sous nos yeux, en évidence dès le début, ce truc qui manque dans The Expanse et qu'il y avait sous forme de gag très sérieux dissimulé en plein écran à la vue de tous par Stankey Lubrik dans 2001, l'Odyssée de l’espace.

dans une séquence de 2001, l'Odyssée de l'espace, le Dr Haywood Floyd lit très attentivement
les instructions affichées avant d'utiliser des toilettes à gravité zéro.
C'est vraiment de la science-fiction, car les humains ne lisent jamais les avertissements
ou les modes d'emploi avant utilisation. Surtout dans des toilettes.
Ce commentaire est insultant (les geeks lisent tout ce qui leur tombe sous les yeux), et erroné : je me souviens très bien avoir lu il y a bien longtemps, dans une autre galaxie et dans les toilettes en gravité 1 de la Rockfabrik de Stuttgart un truc en allemand qui disait sur le côté de la chasse d'eau "appuyez ici, et si possible avec la main". On pouvait y jouer de l'air guitar en bois, et pisser partout dans les toilettes, à condition d'appuyer ensuite avec la main. On se serait alors cru dans une bédé d'Edika.

La Rockfabrik de Stuttgart était en fait à Ludwigsburg, mais elle a fermé ses portes en 2019.

Concernant le tutoriel (qui peut s'avérer si précieux dans le futur) pour se soulager en gravité zéro, une bande de geeks a bien sûr exhumé l'intégralité des instructions dissimulées à la vue de tous dans le photogramme du film de Kubrick.
https://boingboing.net/2021/08/17/instructions-for-the-zero-gravity-toilet-in-2001.html
En voici une traduction automatique assez fidèle :

Les toilettes sont du type standard à gravité zéro. Selon les besoins, il est possible d'utiliser le système A et/ou le système B, dont les détails sont clairement indiqués dans le cabinet de toilette. Lors de l'utilisation du système A, appuyez sur le levier et un éliminateur de dalkron en plastique sera distribué par la fente immédiatement en dessous. Lorsque vous avez fixé la lèvre adhésive, fixez le raccord marqué par le grand tuyau de sortie “X”. Tournez l'anneau argenté d'un pouce sous le point de connexion jusqu'à ce que vous sentiez qu'il se verrouille.
Les toilettes sont maintenant prêtes à l'emploi. Le nettoyant Sonovac est activé par le petit interrupteur sur la lèvre. Lors de la fixation, remettez l'anneau dans son état initial, de sorte que les deux lignes orange se rencontrent. Déconnectez-vous. Placer l'éliminateur de dalkron dans le réceptacle à vide à l'arrière. Activez en appuyant sur le bouton bleu.
Les commandes du système B sont situées sur le mur opposé. L'interrupteur de déverrouillage rouge place l'uroliminator en position ; il peut être ajusté manuellement vers le haut ou vers le bas en appuyant sur le bouton bleu de déverrouillage manuel. L'ouverture est autoréglable. Pour sécuriser après utilisation, appuyez sur le bouton vert qui active simultanément l'évaporateur et ramène l'uroliminator dans sa position de stockage.
Vous pouvez quitter les toilettes si le voyant de sortie vert est allumé au-dessus de la porte. Si le voyant rouge est allumé, l'une des installations sanitaires n'est pas correctement sécurisée. Appuyez sur le bouton d'appel « Hôtesse de l'air » à droite de la porte. Elle sécurisera toutes les installations depuis son panneau de contrôle à l'extérieur. Lorsque le voyant de sortie vert s'allume, vous pouvez ouvrir la porte et partir. Veuillez fermer la porte derrière vous.
Pour utiliser la Sonoshower, commencez par vous déshabiller et placez tous vos vêtements dans le portant. Mettez les pantoufles velcro situées dans l'armoire juste en dessous. Entrez dans la douche. Sur le panneau de commande en haut à droite en entrant, vous verrez un bouton “Joint de douche”. Appuyez pour activer. Un feu vert s'allumera alors juste en dessous. Sur le bouton d'intensité, sélectionnez le réglage souhaité. Appuyez maintenant sur le levier d'activation Sonovac. Baignez-vous normalement.
Le Sonovac s'éteindra automatiquement au bout de trois minutes, sauf si vous activez l'interrupteur de neutralisation "Arrêt manuel" en le retournant vers le haut. Lorsque vous êtes prêt à partir, appuyez sur le bouton de déverrouillage bleu “Joint de douche”. La porte s'ouvrira et vous pourrez partir. Veuillez retirer les chaussons velcro et les placer dans leur contenant.
Si le voyant rouge au-dessus de ce panneau est allumé, les toilettes sont en cours d'utilisation. Lorsque le feu vert est allumé, vous pouvez entrer. Cependant, vous devez suivre attentivement toutes les instructions lors de l'utilisation des installations lors d'un vol en roue libre (Zero G). À l'intérieur, il y a trois installations : (1) le Sonowasher, (2) le Sonoshower, (3) les toilettes. Tous les trois sont conçus pour être utilisés dans des conditions d'apesanteur. Veuillez respecter la séquence des opérations pour chaque installation individuelle.
Deux modes pour Sonowashing votre visage et vos mains sont disponibles, le mode « serviette humide » et le mode nettoyeur à ultrasons « Sonovac ». Vous pouvez sélectionner l'un ou l'autre mode en déplaçant le levier approprié sur la position “Activer”.
Si vous choisissez le mode “serviette humide”, appuyez sur le bouton jaune indiqué et retirez l'article. Lorsque vous avez terminé, jetez la serviette dans le distributeur sous vide, en maintenant le levier indiqué dans la position “active” jusqu'à ce que le voyant vert s'allume… indiquant que les rouleaux ont complètement passé la serviette dans le distributeur. Si vous désirez une serviette supplémentaire, appuyez sur le bouton jaune et répétez le cycle.
Si vous préférez le mode de nettoyage par ultrasons « Sonovac », appuyez sur le bouton bleu indiqué. Lorsque les panneaux jumeaux s'ouvrent, tirez vers l'avant par les anneaux A & B. Pour le nettoyage des mains, utilisez dans cette position. Réglez la minuterie sur les positions 10, 20, 30 ou 40… indiquant le nombre de secondes nécessaires. Le bouton à gauche, juste en dessous de la lumière bleue, a trois réglages, bas, moyen ou haut. Pour une utilisation normale, le réglage moyen est suggéré.
Une fois ces réglages effectués, vous pouvez activer l'appareil en basculant sur la position “ON” l'interrupteur rouge clairement marqué. Si pendant l'opération de lavage, vous souhaitez modifier les réglages, placez l'interrupteur de dérogation "arrêt manuel“ en position ”OFF". vous pouvez maintenant faire le changement et répéter le cycle.

C'est quand même d'une autre envergure que la blague d'Edika sur le mini-wc portatif; mais attention (lire attentive ce que ici-en bas) :

De toutes façons, quel que soit le degré de sophistication des blagues de cabinet en gravité zéro, c'est un peu l'ironie du désespoir, car je nous sens collectivement assez mal engagés pour aller essaimer, et donc déféquer, dans l'espace. Ou alors, une petite élite ultra-nantie, comme Elon Musk et ses happy few à la fin de Don't Look up
Tant qu'on reste le chainon manquant entre le Singe et l'Homme, on est une espèce assez nuisible, pour elle-même comme pour la planète, et on risque de suffoquer sous nos propres déjections d'ici peu, qu'elles flottent autour de nous en apesanteur ou qu'elles gisent au sol.

Sinon, pour se chier dessus en partant dans l'espace, y'a aussi les plantes enthéogènes.
Grâce à la mondialisation, j'ai planté Peyotl et San Pedro sur ma fenêtre,
mais tant qu'il ne fait pas 50° en permanence, la chair des dieux n'y pousse que très lentement.
Dans l'attente du réchauffement climatique, je suppose que cela fera l'objet d'un prochain épisode.

lundi 9 mai 2022

Les indégivrables, la totale de l'intégrale

En 2005, Xavier avait gentiment accepté
d'illustrer la naissance de mon blog.
Le réchauffement climatique accélère la fonte du permafrost d'Internet, et le dégel a récemment mis à jour 17 ans d'archives des pingouins de Xavier Gorce.
>onglet > toutes les galleries > les indégivrables > de 2005 à 2021

Je sais bien qu'il ne faut jamais décongeler un pingouinou
indégivrable, mais pensez donc : 
17 ans d'archives de dessins de presse parus dans l'édition en ligne du journal le Monde, et qui continuent leur petit bonhomme de chemin sur le site de ce monsieur Gorce depuis qu'il a claqué la porte du prestigieux journal du soir. 
( toutes les raisons de ce départ dans les pages intérieures de notre feuille de chou à scandale !!)

Certaines années, l'auteur compila ses meilleurs dessins en albums petit format carré, chez Inzemoon Editions. 
Ces avatars modernes du Pif Poche de ma jeunesse se négocient aujourd'hui à prix d'or chez les bouquinistes afghans et ukrainiens des quais de Seine. 
A ce propos, hier, en Ukraine, Vladimir Poutine a dénazifié soixante civils d'un coup. Ils  avaient trouvé refuge dans l'école de Bilohorivka, dans l’est du pays, école qu'il a courageusement bombardée, au risque de blesser des militaires russes présents sur le terrain. Aujourd'hui, il célèbre tout seul la victoire du 9 mai 1945 et le triomphe du mensonge sur la vérité. 
Je ne dis rien, je laisse l'ironie aux professionnels de la profession, Xavier saura bien faire son miel de ces atrocités règlementaires. 
Ou alors, je cite un autre Vladimir, pour faire mon gros malinou et briller en société d'un simple clic. Jankélévitch disait : « la vérité ne triomphe jamais, mais ses ennemis finissent toujours par mourir ». Il arrive que ses défenseurs aussi...



Les Pif Poche de ma jeunesse : le numéro 37
" l'image de la chose n'est pas la chose"
est devenu mythique dans le milieu des aficionados
de la déconstruction de la pensée pifienne.

Il ne resterait plus que 3 exemplaires dans le monde
du numéro 28 (avec Maurice Biraud en guest-star)



















17 années d'archives brutalement décongelées, c'est quasiment l'intégrale des pingouins, dont je pensais être l'un des plus ardents derniers thuriféraires, puisqu'ils m'accompagnent depuis mes premiers pas hésitants sur la glace virtuelle des blogs (d'ailleurs il suffit de taper le mot-clé "gorce" dans le moteur de recherche interne de ce blog pour s'en convaincre, moi-même j'en fus stupéfait), et qu'ils m'épauleront sans doute jusqu'à la fin, qui est proche (la fin est toujours proche, c'est à ça qu'on reconnait mon blog depuis 2005). 

j'ai remplacé "l'école" du dessin d'origine par "la bd", mais on met ce qu'on veut.
Et celui-là n'est pas dans l'intégrale, parce que les strips en 3 cases sont antérieurs à 2005.
Et mettent en scène d'autres animaux. Nananère.

Concernant les blogs, que les choses soient claires : l'autre jour j'ai posté une vidéo sur youtube, j'ai ajouté que je ferais ensuite un up sur mon blog, et mon interlocuteur m'a répondu  "excuse, je pensais pas que les blogs existait encore en 2022.. 😅" hé oui. Je comprends, c'est un peu comme la copine de ma fille qui lui disait "quoi ? pour communiquer avec toi, ton père t'envoie des MAILS ?" c'est comme ça.
A propos des pingouins, je désespérais de trouver un jour une intégrale. 
Xavier Gorce ruine mon rêve en le réalisant, comme il le prophétisait dès 2004 avec ce dessin de plus en plus incunable, sauf sur mon disque dur hyper-secret. Non, pas celui-là, l'autre. 


Pendant toutes ces années, Xavier Gorce est tour à tour politologue, moraliste, anthropologue, sociologue, mais surtout philosophe et humoriste, tendance vitriol. Le vitriol, ceux qui sont nés avant 1850 s'en souviennent peut-être, c'est le petit nom de l'acide sulfurique concentré. C'est très corrosif, mais quand tu en passes sur les vitres, après tu vois bien mieux à travers. C'est à ça que ça sert, l'humour : à décaper nos humeurs vitreuses, pour qu'on se voie mieux après.


Ces blagues sur les cent jours l'état de grâce semblent avoir été dessinées la semaine dernière à propos du second quinquennat de Napoléon IV, mais elles datent de 2005.
Les dessins de Xavier Gorce ont très peu vieilli, sauf ceux qui sont carrément en avance sur le turfu; même ceux qui évoquent des évènements politiques anciens nous les remémorent aisément, et la majorité de ses gags est intemporelle, parce que quand on brocarde la bêtise de ses contemporains, d'abord on n'est jamais en panne d'inspiration,  ensuite on reste indémodable longtemps.  
avec un emprunt à Woody Allen, mais si c'est
pour se moquer des transhumanistes, tout est pardonné.

Alors, tout n'est-il que luxe, calme et volupté dans l'intégrale des indégivrables de Xavier Gorce ? Pas tout à fait; en créant son mausolée à sa propre gloire, le dessinateur s'est trompé dans l'encodage de sa page html, et à chaque fois que tu cliques sur une vignette pour en lire le contenu, ce message déceptif s'affiche. C'est perturbant, surtout si on ne comprend pas l'anglais.


Allons-nous bêtement mourir de soif dans le désert de la stupidité informatique, juste au bord de l'oasis d'intelligence rafraichissante aromatisée au vitriol ? Non. Je suis là, chaton.n.e. Il te suffit, en attendant que le webmestre répare le bug, de faire un clic-droit sur la vignette, d'un index raffermi à l'idée d'être un combattant de la liberté, et hop : elle s'ouvre dans un nouvel onglet. Merci qui ? ou alors tu attends que cette andouille de Warsen compulse une intégrale en jpg ou en pdf ou en cbr. Il en serait bien capable. je l'ai vu ressortir Site Sucker, l'aspirateur de sites.



Les oeuvres de Xavier Gorce seront bientôt rapatriés dans une aile du Musée Moderne,
 revisité ici par Nicolas de Crécy dans son Bibendum Céleste (1989)

et la coda

lundi 25 avril 2022

Le jour d'après

(existe aussi en suppositoires aromatisés goût banane)

Tout s'est passé comme j'avais dit début avril. J'aurais dû parier mon Smic revalorisé. 
Y'a plus qu'à retourner à la pharmacie, avant de faire un peu de calcul mental : à partir des résultats du deuxième tour des présidentielles depuis 2002, évalue la date probable de l'arrivée de l'extrême droite au pouvoir en France, avec une marge d'erreur de 5 ans. 
Défense de copier sur ton voisin, surtout s'il s'appelle Mouloud.






vendredi 15 avril 2022

L'entre-deux tours

 


et puis c'est tout.
La Rock'n'roll Attitude consiste bien sûr à voter Mélenchon au second tour.

lundi 11 avril 2022

Lendemain de premier tour

Pour l'instant, tout se passe comme prévu dans mon article d'avant-hier.
Mickey n’a pas été élu.
L’extrême-droite a fait 30% de scores cumulés, et encore je te mets pas Dupond Teigneux, alors que le président sortant 28%. 
Un tout petit peu plus que les abstentionnistes.
Les macronistes se réjouissent; pourtant, il n’y a pas de quoi, en signe de joie, se passer les paupières à la crème de chester, avec une tringle à rideau de fer. 
It sucks blood sausage (= ça craint du boudin, selon la traduction qu'en a fait Thibaud Nolte dans le 28 minutes d'Arte)
Dans 5 ans, le fruit sera mûr. A moins qu'il y ait un troisième tour dans la rue.
Je ne crois pas qu'on puisse parler de déni de démocratie : comment débattre alors que le vote révèle une polarisation vers les extrêmes ? qu'un tiers des gens qui se sont déplacés se soient exprimés en faveur d'un extrémisme décomplexé me laisse pensif.
N’en profitons pas pour avoir le blues de l’électeur de gauche (l’électeur de droite a autant mal au cul que nous mais il tait sa douleur car il est moins à la pène)
Suspense insoutenable d’ici 15 jours : m’abstiens-je ? m’abstiens-je pas ?
Préféré-je faire le jeu de la droite, ou de l'extrême-droite ?




samedi 9 avril 2022

Le 3ème Doigt


- Xavière ?
- Oui mon Jean ?
- Je vois des morts partout
- Quand, mon Jean ?
- À chaque élection !

Les archéologues de l'an 3000 qui découvriront mon blog sous les cyber-gravats se gratteront la tête pour savoir qui sont les personnages évoqués dans l'intro du morceau "Le 3ème Doigt" de  Gomez & Dubois. En 2002, face au scandale des faux électeurs du 5e arrondissement dans les campagnes municipales de Paris conduites par Jean et Xavière Tibéri, Gomez & Dubois suggèrent de voter pour "Le parti du 3ème Doigt ", si vous voyez ce que je veux dire. Sinon, réécoutez l'inusable tube que j'ai encodé sur Youtube en cette belle après-midi pré-électorale.

Dans le temps, on disait que ce genre d'image faisait le jeu de la droite.
Maintenant, elle fait le jeu de l'extrême droite.

[Refrain] C'est Gomez et Dubois, vote pour nous, lalalalala Notre parti, Le Troisième Doigt, fais comme nous, lalalalala C'est Gomez et Dubois, vote pour nous, lalalalala Notre parti, Le Troisième Doigt, fais comme nous, lalalalala

merci Complots faciles

Cette semaine, j'ai répandu autour de moi l'opinion qu'on peut bien aller voter ce qu'on veut au premier tour, et même voter pour Le 3ème Doigt c'est à dire ne pas y aller, ça n'aura aucune incidence sur les candidats présents au second tour, ni sur l'issue du scrutin, dans deux semaines. 
Perso je vais aller voter pour un programme, en désespérant du mickey autocrate qui prétend l'incarner. Au second tour j'hésite à voter utile ou pour le 3ème Doigt (lalalalala) parce que là où certains voient Batma(cro)n, je vois autre chose.








dimanche 27 mars 2022

De l’offensive ratée au carnage, un mois de guerre de l’armée russe

RÉCIT Par Nathalie Guibert publié dans le Monde le 23 mars 2022 

Les fronts sont figés, quatre semaines après l’invasion lancée par Moscou le 24 février. Revers tactiques et pauses volontaires des troupes s’entremêlent et l’hypothèse d’un échec militaire devient envisageable.


La machine offensive s’est bloquée. Lancée le 24 février, la fulgurante guerre d’annihilation de l’Ukraine voulue par Vladimir Poutine connaît depuis trois semaines un ralentissement brutal. Un enlisement réel, masqué par l’orage de feu projeté sur les civils, dans les hôpitaux de Tchernihiv, les banlieues résidentielles de Kiev, le théâtre de Marioupol.

Il est trop tôt pour solder les comptes d’une opération d’invasion qui, en plus de la Crimée et des régions séparatistes du Donbass prises en 2014, a déjà conquis 49 000 kilomètres carrés supplémentaires de territoire ukrainien – c’est plus que la Belgique, autant que le Danemark. Mais, après un mois de guerre, revers tactiques et pauses volontaires des troupes s’entremêlent, pour dessiner un échec possible de l’armée russe.

L’enlisement russe

Vladimir Poutine voulait « démilitariser » et « dénazifier » le pays en moins d’une semaine, selon des analyses convergentes. Une entreprise dont le coût humain, politique et économique, exorbitant, augmente de jour en jour. Depuis un mois, l’armée ukrainienne résiste. Aucune des grandes villes du pays n’est occupée, sauf Kherson à l’embouchure du Dniepr, dans le sud du pays. Ainsi Kharkiv, but stratégique emblématique car deuxième ville du pays avec 1,5 million d’habitants dans le nord, pourtant toute proche de la frontière russe, n’est pas tombée alors qu’elle est sauvagement bombardée. L’armée russe semble avoir renoncé à la conquérir dans l’immédiat.




« Les forces russes n’ont pas lancé d’attaques de grande ampleur depuis le 4 mars. On a l’impression d’une armée qui s’est obstinée à poursuivre un mauvais plan jusqu’à se retrouver imbriquée, dispersée, et bloquée devant des localités », relevait dès le 16 mars l’ancien colonel français et historien Michel Goya, qui rédige un bulletin régulier des opérations. Cette armée encaisse même des revers sérieux. Zaporijia a tenu, même si sa centrale nucléaire est entre les mains des Russes. Les soldats ukrainiens ont bouté mi-mars leurs adversaires hors de Voznessensk, une ville de 35 000 habitants, prise durant trois jours puis libérée. Le 21 mars, ils « ont repoussé avec de fortes pertes un régiment blindé du sud d’Izioum. Impliquant deux brigades d’assaut aérien (sans hélicoptères), c’est sans doute l’attaque ukrainienne la plus importante de la guerre », note M. Goya.

Les troupes de Moscou sont fixées sur quelques cités, des verrous identifiés dans le plan d’invasion, qu’elles ont donc entrepris d’anéantir faute de les posséder, Tchernihiv, Soumy, Kharkiv, Mykolaïv, Marioupol. « La mort est partout », ont rapporté le 16 mars les journalistes de l’agence AP, plongés dans le martyre de Marioupol. « Les routes environnantes sont minées, et le port bloqué. La nourriture s’épuise et les Russes ont empêché les tentatives humanitaires d’en faire parvenir. Des parents ont même laissé leurs nouveau-nés à l’hôpital, dans l’espoir de leur donner une chance de vivre dans un lieu muni d’eau et d’électricité. »

« Des buts et des calendriers politiques irréalistes ont conduit à une stratégie militaire hasardeuse », analyse Michael Kofman, directeur du programme Russie au Center for a New American Security (CNAS) de Washington. Les Russes sont « au désespoir de montrer des progrès. Il semble de plus en plus que l’armée se concentre sur le Donbass, tandis qu’elle ne fait que se maintenir sur les autres fronts ». Selon ce spécialiste des sujets militaires, « l’efficacité du combat, en se réduisant, ouvre la voie soit à une pause opérationnelle significative, soit à un cessez-le-feu ». L’enjeu de ce court terme n’est pas de trouver un accord politique, mais d’ouvrir une période, nécessaire, pour « réorganiser, consolider et réapprovisionner ». Soit, selon M. Kofman, de marquer « la fin du premier chapitre de cette guerre ».



Sans une décapitation du gouvernement de Volodymyr Zelensky qui couperait la capitale de ses régions, Kiev est jugée hors de portée immédiate par tous les observateurs. Bulletin du 21 mars signé Goya : « Zone Kiev Nord-Est : toutes les forces russes sont passées en mode défensif et on assiste à la mise en place de fortifications de campagne (champs de mines, travaux du génie). La bataille de Kiev se transforme en siège d’artillerie de longue durée. » L’état-major ukrainien a annoncé le 22 mars avoir repris la ville de Makariv, à 60 kilomètres de la capitale. Pour tenir celle-ci, « le périmètre d’encerclement, environ 90 kilomètres, impose un volume de force considérable », soulignait la Fondation pour la recherche stratégique (FRS) dans une note très complète du 14 mars. Soit de 150 000 à 200 000 hommes sans même compter les forces d’assaut, estiment les auteurs Philippe Gros et Vincent Tourret, ce qui impliquerait une réorganisation très profonde du champ de bataille.

Moscou parviendra-t-elle à adapter assez vite son opération ? L’armée russe n’est plus l’Armée rouge, elle a pourtant entrepris une campagne interarmes à l’ancienne, comme elle n’en avait pas réalisé depuis soixante-dix ans : la stratégie du rideau de feu de la deuxième guerre mondiale, quand la prise de Berlin en 1945 s’est menée avec un canon tous les dix mètres. Soit une guerre d’artillerie de masse, avec du matériel soviétique des années 1980 – véhicules de transport de troupes BTR-70, chars T-72, camions lance-roquettes BM-21 Grad, bombes de 500 kg.


Un char russe détruit à Irpin, dans la banlieue de Kiev, en Ukraine, le 9 mars 2022. VADIM GHIRDA / AP

Une ambition à même de broyer les populations, mais dont l’excès contient son propre piège. Des moyens ont manqué dès les premiers jours. Du renseignement, d’abord. Les forces spatiales russes dominent le ciel, mais n’ont pas réussi à le maîtriser totalement, échouant à supprimer d’emblée les défenses aériennes du pays. Moscou manque de satellites militaires – seize disponibles seulement selon nos informations.

Les 160 missiles, tirés le premier jour contre les 75 sites militaires ukrainiens visés selon Moscou, n’ont pas suffi – à titre de comparaison, avant d’entrer en Libye, où la menace antiaérienne était jugée beaucoup plus faible, Américains et Britanniques avaient en mars 2011 tiré une salve de 100 Tomahawk sur 20 cibles pour dégager le ciel. Les munitions russes n’ont en outre pas été assez précises. La surconsommation des missiles de croisière – environ 1 000 Iskander, Kh-55 - et autres Kalibr ballistiques tirés depuis le 24 février selon le Pentagone, soit entre 40 et 60 par jour – est un problème. Car le stock russe, estimé à 1 400 en 2019 par la FOI, l’agence suédoise de recherche pour la défense, ne devait dépasser 2 500 qu’en 2029, et une partie de ce nombre est réservée aux armes nucléaires.

Le Pentagone estime ainsi que l’Ukraine a conservé 56 avions de chasse, de quoi mener de 5 à 10 sorties quotidiennes, contre 200 pour ses assaillants. Gênés durant les trois premières semaines par une mauvaise météo, les aviateurs russes sont davantage déployés depuis peu. Mais ils ont perdu 24 chasseurs-bombardiers sur les 550 engagés dans la bataille, et deux Iliouchine II-76 transportant au total 300 soldats des troupes d’assaut.


Le Pentagone estime ainsi que l’Ukraine a conservé 56 avions de chasse, de quoi mener de 5 à 10 sorties quotidiennes, contre 200 pour ses assaillants. Gênés durant les trois premières semaines par une mauvaise météo, les aviateurs russes sont davantage déployés depuis peu. Mais ils ont perdu 24 chasseurs-bombardiers sur les 550 engagés dans la bataille, et deux Iliouchine II-76 transportant au Au cours de ce premier mois, les munitions guidées ont aussi manqué pour l’artillerie au sol, face à des positions ukrainiennes mobiles, et donc efficaces. Tout comme les drones Orlan que Moscou avait pourtant largement utilisés en Syrie. Ou encore les moyens de guerre électronique, ceux des communications sécurisées, et, plus globalement, les soutiens (essence, maintenance, nourriture, soins du soldat) dont l’absence a laissé les unités, partout, vulnérables au harcèlement ukrainien. Le cas le plus emblématique fut l’échec des troupes d’élite larguées sur l’aéroport d’Hostomel, près de Kiev, aux premières heures de l’invasion, repoussées faute d’appuis.

Un char russe carbonisé et d’autres capturés dans la région de Sumy, en Ukraine, le 7 mars 2022. Image fournie par le service de presse des forces terrestres ukrainiennes. IRINA RYBAKOVA/SERVICE DE PRESSE DES FORCES TERRESTRES UKRAINIENNES VIA REUTERS

Le dégel n’a rien arrangé. La « raspoutitsa » gênera jusqu’en mai le mouvement des unités russes dont les nombreux blindés sont contraints d’emprunter les routes en colonnes. « Elles sont largement restées collées au réseau routier ukrainien et ont montré leur réticence à conduire des manœuvres plein champ. La destruction de ponts par les forces ukrainiennes a aussi joué un rôle-clé pour faire caler l’avance russe », a noté le renseignement militaire britannique le 16 mars. Selon le blog « Oryx », qui tient à jour un décompte vérifié, 1 662 véhicules et équipements ont été perdus côté russe. L’état-major ukrainien aurait à déplorer pour sa part la perte de 447 équipements, dont 11 avions et la quasi-totalité de sa marine de guerre.

Voici exposées soudainement les lacunes de la modernisation de la défense russe menée depuis 2008, a souligné dans Le Monde Isabelle Facon, directrice adjointe de la FRS. « L’emploi des forces en conditions réelles, dans un conflit majeur où il faut tenir beaucoup de terrain face à un adversaire mieux entraîné, mieux équipé et plus motivé qu’anticipé, constitue un test de nature bien différente » des grands exercices récents que les Occidentaux ont scruté de près, souligne-t-elle dans une tribune.

Redouté ou admiré, l’armement de haute technologie sert depuis un mois la démonstration de puissance et la communication stratégique du Kremlin, plus que l’avantage militaire décisif. C’est ainsi qu’a été annoncé le 20 mars l’emploi d’un missile « hypersonique » Kinzhal, dont ni la vitesse, ni les réelles capacités, ni même le fait qu’il ait atteint la bonne cible n’ont pu être attestés. « Ce peut être un signal en vue d’une éventuelle escalade avec les Occidentaux, mais c’est d’abord un rideau de fumée tiré devant les difficultés du moment sur le terrain », souligne Elie Tenenbaum, directeur des études de sécurité de l’Institut français des relations internationales. Reste une vérité : « Les énormes stocks d’artillerie lourde, de roquettes, de blindés de l’époque soviétique donnent aux Russes une capacité à encaisser les pertes matérielles sans commune mesure avec celle des Occidentaux. »


Un bonnet de conducteur de char gît sur le sol, près du tank russe détruit à Irpin, dans la banlieue de Kiev, en Ukraine, le 9 mars 2022. VADIM GHIRDA / AP


L’armée russe risque-t-elle plutôt de flancher sur le plan humain ? Inédit depuis la deuxième guerre mondiale, le taux de ses pertes est jugé « insoutenable » par tous les analystes. Mardi 22 mars, le journal Komsomolskaïa Pravda a évoqué, avant de retirer son article, un rapport du ministère de la défense totalisant 9 861 morts et 16 153 blessés. La Russie aurait perdu 8 % de sa force de combat totale en deux semaines selon le renseignement américain, 10 % aujourd’hui. De nombreux officiers et au moins cinq généraux ont été tués selon des informations ukrainiennes non confirmées par le Kremlin. C’est le cas de Vitali Guerassimov, premier commandant adjoint de la 41e armée, qui avait servi en Syrie et en Crimée, tué à Kharkiv, le 7 mars.


Moscou a engagé les 120 000 combattants que comptait la force de 200 000 hommes prédéployée en Biélorussie. Les analystes estiment qu’elle a mobilisé 70 % de sa force opérationnelle terrestre en Ukraine. Ou encore 120 des 196 bataillons en ordre de marche mentionnés par le ministre Sergueï Choïgou en 2021. « C’est beaucoup, même si elle avance depuis une semaine avec plus de précautions pour réduire les pertes, juge Elie Tenenbaum. L’armée russe a engagé l’essentiel des troupes de bon niveau disponibles et elle n’a pas de réserve. » Le porte-parole du ministère de la défense russe, Igor Konachenkov, a dû admettre dès le 9 mars, « malheureusement (…), la présence de conscrits dans les unités des forces armées russes impliquées dans l’opération spéciale sur le territoire de l’Ukraine ». Vladimir Poutine a vite annoncé des mesures sociales significatives pour les familles de militaires.

De quoi nourrir les spéculations sur le moral. D’autant que les renforts annoncés ne sont pas arrivés : troupes russes d’Extrême-Orient, garde nationale de la Fédération de Russie, réservistes, mais aussi Syriens relevant du 5e corps d’armée sous commandement russe, milices d’Ossétie du Sud, du Daghestan ou d’Abkhazie, supplétifs tchétchènes voués à accomplir le sale boulot dans les combats urbains, que l’armée russe cède toujours à des « proxys ». Le président Ramzan Kadyrov a promis le 17 mars qu’un proche, Apti Alaoudinov, serait en route « à la tête d’un millier de volontaires de la République tchétchène pour participer à l’opération spéciale pour la démilitarisation et la dénazification de l’Ukraine ».

Les Biélorusses ont semblé encore plus réticents à s’engager. Outre « un manque de confiance réciproque, rappelle Elie Tenenbaum, les forces biélorusses, essentiellement composées de miliciens du ministère de l’intérieur, ne sont pas prêtes à un combat à forte létalité. L’armée de terre est en mauvais état et très marginalement tournée vers l’extérieur avec 10 000 hommes disponibles au plus ». Parmi les anomalies repérées par la FRS dans sa note figure « l’absence d’échelonnement des forces pour l’assaut », un des comportements « complètement inhabituels » de l’armée russe dans cette guerre. Un état de fait qui rend impossible pour l’heure une relance des opérations à l’ouest du Dniepr.

L’Ukraine, une « nation en armes »

En face, le moral de la population ukrainienne comme « nation en armes », serrée autour de son jeune président vêtu de kaki, affiche sa solidité, à l’aide d’opérations d’information réussies. Et si Volodymyr Zelensky en voudrait davantage, le soutien militaire fourni par les Etats-Unis et les Européens pèse. En permanence, une dizaine d’avions de reconnaissance, de surveillance et de renseignement de l’OTAN, mais aussi des satellites militaires, scannent la terre ukrainienne. L’état-major à Kiev bénéficie en temps réel du renseignement du Pentagone. Ce dernier a également mis le commandement cyber américain à sa totale disposition. « En trente-cinq ans de carrière, je n’ai jamais vu un tel partage de renseignement opérationnel », a commenté le général Paul Nakasone, à la fois commandant cyber et patron de la NSA.


Cette photo prise et publiée par le service de presse des forces terrestres ukrainiennes, le 20 mars 2022, montre un char russe carbonisé sur la ligne de front, dans la région de Kiev. SERVICE DE PRESSE DES FORCES TERRESTRES UKRAINIENNES / AFP


Parmi les équipements livrés par les Occidentaux, les systèmes antiaériens S-300 et les milliers de missiles (Stinger, Javelin, NLAW) sont devenus un pilier de la posture défensive des Ukrainiens. Les drones turcs Bayraktar TB2 de l’armée ukrainienne, utilisés avec parcimonie pour des frappes ciblées sur les axes de ravitaillement et l’arrière, se montrent un atout précieux. Tout comme, note Michel Goya, les « petits Switchblade 300 ou 600, des drones rôdeurs “low cost” utilisables comme petits missiles de croisière à faible charge mais d’une très grande précision, qui pourraient être un “game changer” pour les forces ukrainiennes s’ils étaient utilisés en grand nombre ».

L’armée nationale comptait avant-guerre quelque 130 000 hommes, tous services compris. S’y ajoutent les forces de défense territoriale (10 000) et des volontaires, estimés à 100 000. Ses forces spéciales (4 000 hommes environ) ont été bien formées par les Américains et les Britanniques depuis 2014. Et l’organisation décentralisée du commandement, « la capacité d’initiative laissée aux plus petits échelons », se révèle comme un des éléments-clés du bon niveau tactique des bataillons, explique Michel Goya.

Mais les pertes ukrainiennes, dissimulées par la fermeture totale des unités à la presse, seraient comparables à celles des Russes. Si les forces du pays paraissent exceller dans le harcèlement et le ralentissement de l’armée russe, elles « ne sont pas en mesure de monter des contre-offensives d’ampleur capables de reprendre des zones importantes », estime la FRS. Combien de temps pourront-elles tenir ? L’aide militaire des Occidentaux, plus précisément ciblée depuis une semaine par les Russes, pourrait avoir de plus en plus de mal à parvenir. Les frappes lancées pour la première fois depuis des bombardiers à long rayon d’action Tu-95 sur Loutsk et Ivano-Frankivsk le 11 mars – une dizaine de missiles –, puis sur la base de Iavoriv le 13 mars – une trentaine de missiles –, illustrent cette adaptation russe.

Quant au front du Donbass, où 40 % des effectifs militaires ukrainiens ont été déployés face aux séparatistes, il tient encore mais il est menacé d’encerclement. Après Marioupol, quand le verrou de Dnipro tombera, le mouvement de tenaille qui s’exerce depuis le Nord-Est et la Crimée, dans le Sud, sera achevé. Moscou aura alors saisi plus du quart du pays.

Les scénarios pour la suite

Et ensuite ? Les scénarios pour les prochains mois comptent la possibilité d’un effondrement subit des deux côtés. Côté ukrainien, les forces anéanties basculeraient alors dans l’insurrection, sur le modèle afghan. Côté russe, l’obstination de Vladimir Poutine conduirait à casser la machine de guerre. « Poutine a besoin de réviser sa vision de la victoire en se passant de Kiev », écrit le 18 mars dans le Sydney Morning Herald l’analyste et ancien général australien Mick Ryan.


Une telle situation pourrait déboucher sur une négociation autour d’une partition de l’Ukraine. « La question est de savoir quand Poutine estimera avoir sanctuarisé assez de gains territoriaux pour avancer dans cette négociation, ce n’est pas le cas aujourd’hui », indique Elie Tenenbaum. Le contrôle de toute la rive Est du Dniepr, qui priverait l’Ukraine de son accès à la mer, est à portée de son armée. Une interrogation demeure sur Odessa, imprenable pour le moment. Des moyens n’ont pas été engagés, notamment les navires, seize dont six bâtiments d’assaut amphibie, mis en place face à la grande ville de la mer Noire depuis le 15 mars, comme ont repéré les spécialistes du naval militaire Damien Symon et HI Sutton. Mais les oblasts de Donetsk et de Louhansk sont désormais presque entièrement pris. « Les Russes ont tracé une ligne de Marioupol à Kharkiv et ont la détermination de parvenir à leurs fins », craignait le 17 mars une source gouvernementale nord-européenne qui s’exprimait sous condition d’anonymat en appelant les Européens à continuer à ne pas sous-estimer l’adversaire.

Un deuxième scénario verrait les fronts se figer dans une guerre longue, celle d’un grignotage lent de territoires vidés de leurs habitants, émaillé de revers tactiques et de crimes de guerre. Selon Michael Kofman, du CNAS, l’avancée russe est devenue plus « systématique ». « Dans le Sud, la prise de villes comme Melitopol et Kherson doit leur permettre d’apporter du ravitaillement et de profiter du rail pour avancer vers le Nord. Et inversement depuis les villes prises dans le Nord. » Mais « les événements ont montré une rigidité de la prise de décision russe à tous les niveaux », ont noté les experts de la FRS, hormis dans la 58e armée opérant depuis la Crimée. Selon eux, le plan d’occupation totale du territoire ne s’est pour l’heure adapté qu’à la marge. « Les forces russes continuent de se disperser sur de nombreux axes, de multiplier les sièges et ne se concentrent pas pour réduire le dispositif adverse. »

Une escalade russe forme le troisième scénario, comprenant l’utilisation de l’arme chimique, une fuite en avant dans l’anéantissement des villes, des attaques sur les pourtours de l’Ukraine. L’utilisation d’une frappe nucléaire reste écartée par les spécialistes occidentaux, mais elle entre de part et d’autre dans les calculs de long terme. Les militaires russes n’ignorent rien des faiblesses de leurs forces, explique Isabelle Facon, et « la conscience des limites capacitaires se traduit, aussi, par la préservation d’un rôle pour les armes nucléaires dans les scénarios d’escalade d’un conflit conventionnel ».

Le secrétaire d’Etat américain, Antony Blinken, a promis le 9 mars « la défaite stratégique » d’un Vladimir Poutine devenu paria du monde, malgré tous les « gains tactiques de court terme qu’il pourrait faire »« Nous avons déjà vu que la Russie a échoué sur ses objectifs principaux. Elle n’a pas été capable de prendre l’Ukraine. Elle n’est pas en voie de tenir l’Ukraine sur le long terme. » Cela ne peut, cependant, rassurer les Occidentaux. Après l’erreur initiale du Kremlin, cette « erreur d’appréciation à une échelle napoléonienne », selon les mots de Kori Schake, ancienne cadre du Pentagone et du Conseil de sécurité nationale américain interviewée par « Frontline », sur PBS, le 15 mars, « nous devons craindre de voir Vladimir Poutine dans la position d’un rat pris au piège, souhaitant infliger un maximum de dégâts sur le chemin de son échec ».