jeudi 28 mai 2020

Toutes des salopes, sauf ma mère et ma soeur

« On m’a trop fait chier dans ma jeunesse 
pour que je me laisse emmerder dans ma vieillesse. »
Guy « je suis une tombe » Bedos

A 7 heures ce matin, en faisant mon jogging à la fraiche, je passe devant un domaine viticole, comme il en existe beaucoup dans la région. Je remarque deux vélos posés contre un mur.


Pandémiaou, redoutable félin auto-infectant.
Pour lui, encore quinze jours de confinement
à l'hôtel Ibis près du terminal 2 de Roissy,
aux frais du contribuable.
Je me dis que si ce vigneron en est là, c'est que le vin qu'il produit ne doit pas être très bon. Il est vrai que le muscadet du coin est réputé aussi acide que la saison 1 de Fleabag. Ou alors, peut-être que ses enfants ont été mordus par Pandémiaou, le chat d'infidèle auto-infectant, avant de succomber au Corona, et il veut se débarrasser de leurs affaires, pour faire son deuil et voyager plus vite et plus loin avec la "bonne bouteille" espérée que ne le permettent des vélos enfants quand est adulte, surtout s'il faut monter sur les deux en même temps. Mais même. Plus tard, dans la campagne, je tombe sur un cheval dalmatien, dont je ne comprends pas les taches, car j'ignore encore ce qu'est un Appaloosa. Au retour, deux écureuils se coursent sur le tronc du chêne qui jouxte la porte du jardin. Ils ont bien raison. Devant la maison, les poules prennent un bain de soleil, en faisant croire qu'elles sont mortes. Surtout ne pas s'affole, c'est leur nouveau jeu depuis quelques jours. La Nature fait une décompensation au déconfinement des humains, et n'est pas d'accord pour retourner dans le monde d'avant.
C'est décidé, j'arrête de boire des vélos enfants.

Plus tard dans la journée, j'envoie la saison 1 de Fleabag à un ami, car je suis devenu disciple de Phoebe Waller-Bridge, aussi fort que mon oncle qui était gaulliste depuis qu'il avait assisté à un meeting du général à Rodez en 1959, et j'essaye de propager Sa Parole.
Il me répond dubitatif : "comment puis-je regarder Fleabag sur mon téléviseur à partir des liens que tu m'envoies pour mon ordi ?
- c’est très simple : tu ne peux pas. A moins d’investir dans un lecteur multimédia de salon, puis d’intégrer un cercle infernal de téléchargeurs anonymes. Ou d’être moi, ce que je ne te souhaite pas non plus; quand y’a pas de solution, c’est que y’avait pas de problème; regarde-le sur ton ordi, ou renseigne-toi auprès de Télérama ou de ton bouquet satellite si t’en as un, pour savoir si ça passe.
- J'ai déjà du mal à être moi-même, ce n'est pas pour être toi-même.
- Soi-même est un des mythes les plus tenaces de l’Occident Crétin.
Je ne devrais pas avoir à te le rappeler, eu égard à ton parcours, mais on se bricole des histoires et des identités, dépendantes du regard de l’autre pour validation, au moins de loin en loin, alors qu’il n’y en a aucune qui tienne la route dans la durée, et qu’elles ont tendance à s’évaporer comme qui rigole devant la neige au soleil dans la Réalité Réelle Ratée de Louis Julien dans laquelle j'habite aussi.
Ce qui me semble exister avec plus de consistance, ce sont des identifications successives, terme dont je me croyais l'inventeur avant de le lire sous la plume du président du gRRR, qui me signale l’avoir emprunté à Lacan, m’épargnant le souci d'expliquer comment elles coulissent l’une dans l’autre à condition de ne pas s’y attacher, et combien elles sont un heureux substitut à ce malheureux concept d’identité, qui continue à faire des millions de victimes hagardes (et la fortune des psys) de par le monde. Franchement, je vois pas pourquoi tu en fais un tel fromage; y’a quand même pas de quoi se passer les paupières à la crème de Chester avec une tringle à rideau de fer !"
Bon, ça va, c'est honorable comme blague par internet, le mec me connait, y va pas s'inquiéter pour six pneus, je suis en forme, et ce n'est pas dû qu'au jogging et  aux vélos buvables. Je ne fais là que recycler des fragments de conversation récentes entre plusieurs amis imaginaires que je fréquente sur internet en les réarrangeant dans de nouvelles configurations pour l'édification sélective de mes locuteurs A, B, C, jusqu'à D prim'.
C'est mal, mais si le mal avait besoin de se justifier, il serait témoin de Jéhovah.

Mes poules prenant un bain de soleil. Elles ont vaincu la peur du candide raton, et plus rien ne les arrête. 
Encore plus tard dans la journée, je me retrouve à faire l'apologie de Guy Bedos et son tube de l’hiver, une atroce romance en Réalité Réelle Ratée. Sous le clip, un commentateur warsenien a cru bon de souligner le kakemphaton « Lorsque l'amour, ce rat mort. » présent dans la chanson. Il a bien fait. En 1975, j’avais pris cette parodie pré-houellebecquienne de l’été indien de Joe Dassin tellement sous la ligne de flottaison que j’ai couru à vélo acheter le 45 tours chez le disquaire le plus proche, alors distant de 12 km, mais les jeunes, ça ne les effraie pas de pédaler sur des vélos enfants plutôt que de boire des bonnes bouteilles. L’histoire retiendra surtout de Guy le sketch « Toutes des salopes », autoportrait de l’artiste en pornographe éclairé.
https://www.youtube.com/watch?v=ffanbB_22Yo
Beaucoup moins ambigü que le mien
https://vimeo.com/37723063
que tu as sans doute déjà vu,
disais-je à mon interlocuteur, sans doute déjà trocuté à ce stade d'assènement péremptoire.

Un cheval dalmatien, hyper-collector dans la région. Mise à prix : deux vélos buvables.
Beaucoup tard dans la journée, j'apprends la mort de Guy Bedos, à 85 ans. 
Il n'a sans doute pas supporté mon éloge, que je croyais anthume.
J'appartiens pour toujours au monde dans lequel il a vécu, un monde qui a cru au programme commun d'union de la gauche en 74, pas longtemps mais quand mêêême, un monde qui regardait "Toutes des salopes" sans arrière-pensée au Grand Echiquier de Jacques Chancel quand ce vieux pédé de l'ORTF avait les couilles de le programmer, et j'ignore encore si je trouverai ma place dans le monde d'après. 

mardi 26 mai 2020

« Avec le coronavirus, notre vision du monde s’est rétrécie comme jamais »

Alors que la crise sanitaire est un phénomène qui touche l’ensemble de la planète, l’anthropologue Didier Fassin pointe, dans un entretien au « Monde », la myopie des médias et des politiques qui ont focalisé leur attention sur notre relation à la pandémie.

Propos recueillis par  Publié le 24 mai 2020 à 06h00, mis à jour hier à 14h22

Anthropologue, sociologue et médecin, Didier Fassin est professeur à l’Institut d’étude avancée de Princeton et directeur d’études à l’Ecole des hautes études en sciences sociales (EHESS). Il est titulaire de la chaire annuelle de santé publique au Collège de France. Ses recherches ont été conduites dans plusieurs pays, notamment en Equateur sur la mortalité maternelle, en Afrique du Sud sur le sida, récemment aux Etats-Unis et en France sur la police, la justice et la prison. Récipiendaire en 2016 de la médaille d’or de l’anthropologie à l’Académie royale des sciences de Suède, il a été, en 2018, le premier chercheur en sciences sociales à recevoir la Nomis Distinguished Scientist Award.
Ancien vice-président de Médecins sans frontières, il préside aujourd’hui le Comité pour la santé des exilés (Comede). Il a codirigé l’ouvrage Santé publique. L’Etat des savoirs, à La Découverte, et il est aussi l’auteur, aux éditions du Seuil, de La Vie. Mode d’emploi critique (2018) et de Mort d’un voyageur. Une contre-enquête (2020).

La plupart des gouvernements du monde ont choisi de mettre en œuvre des mesures draconiennes sans précédent pour éviter la progression de l’infection. Quel sens donner à ce choix ?
Il faut noter que les mesures ont été d’autant plus draconiennes que les pouvoirs publics n’étaient pas préparés et que leurs réponses ont été tardives. On a alors fait rattraper aux citoyens le temps perdu par leurs gouvernants, et on a remplacé la prévention défaillante par une forme de police sanitaire avec un confinement rigoureusement contrôlé. C’est dans ces pays que l’interruption de l’activité économique et sociale a, en général, été la plus brutale et la plus radicale. Mais même là où l’épidémie a été mieux gérée, il y a eu une cessation de cette activité.
Le phénomène est sans précédent. Il se paie d’un double sacrifice. Il y a d’abord une suspension partielle, et variable selon les contextes, de l’Etat de droit, qui va bien plus loin que les restrictions à la circulation, puisqu’elle touche l’équilibre entre les pouvoirs, la possibilité de manifester ou même de protester, le simple droit à mourir dans la dignité. Il y a ensuite une crise économique et sociale, qui se traduit par une récession, une montée du chômage, une austérité à venir et un très probable accroissement des inégalités qui vont laisser des traces d’autant plus profondes que les économies étaient fragiles et que l’Etat social était réduit.
Or ce double sacrifice n’a qu’une raison d’être : sauver des vies, ou ce qui revient au même ici, éviter des morts. C’est une politique humanitaire. Conduite à l’échelle de la planète avec un coût aussi élevé, elle n’a pas d’équivalent dans l’histoire. Elle révèle la valeur supérieure accordée par nos sociétés à la vie, entendue comme vie simplement physique, ou même biologique. Que nous soyons prêts à tant de renoncements, imposés du reste de façon très inégale, devrait questionner.

Dans « La Vie Mode d’emploi critique », vous vous demandez justement si toutes les vies ont la même valeur. Est-ce le cas dans le contexte présent ?
Il est évident que non. On l’a vu avec la lenteur à réagir et, dans certains pays, l’absence même de réaction par rapport aux populations carcérales qui, dans de nombreuses prisons surpeuplées, se sont trouvées directement exposées au virus, de même que les surveillants qui en étaient souvent les vecteurs. L’empressement à protéger les vies des communs des mortels n’incluait pas les personnes détenues, comme si elles étaient moralement dépréciées, alors même que celles qui étaient les plus à risque, dans les institutions de court séjour comme nos maisons d’arrêt, étaient soit prévenues, donc présumées innocentes dans l’attente de leur jugement, soit condamnées, mais à des peines courtes pour des délits mineurs. Pourtant, il a fallu des mobilisations et des interventions fortes pour vaincre l’immobilisme des administrations et la réticence des politiques, et obtenir, ici ou là, des libérations anticipées, souvent en nombre insuffisant.
On pourrait aussi évoquer les étrangers sans titre de séjour, voire les demandeurs d’asile, qu’on enferme dans des centres ou des camps sur les territoires nationaux ou dans des no man’s lands aux frontières. Les conditions d’entassement et d’insalubrité de ces sites rendent leurs occupants particulièrement vulnérables aux infections. Là encore, certains pays ont réduit le nombre de ces confinés de force dont le seul délit est de n’avoir pas de papiers, ou simplement d’attendre une décision concernant leur statut, mais sans aller jusqu’à fermer temporairement ces lieux dangereux.
Qu’on ne considère pas indispensable de préserver ces vies montre qu’elles sont de moindre valeur. Il en est de même de celles des travailleurs migrants, dont beaucoup ont dû assurer sans protection des fonctions vitales pendant le confinement, et parmi lesquels certains, sans papiers, craignent de se faire tester ou soigner et ne peuvent pas compter sur un geste de reconnaissance des gouvernants.

Les médias et les politiques se sont-ils trop focalisés sur la pandémie ?
Nous nous sommes collectivement laissés entraîner dans une sorte de maelström présentiste et autocentré. Nous avons vécu au jour le jour l’aventure du coronavirus, nous racontant nos expériences du confinement, nos difficultés à rester à la maison, nos manières de nous occuper, entre amis, sur les chaînes de radio et de télévision, avec des responsables de la santé venant chaque soir nous entonner l’antienne des données épidémiologiques et des mesures à respecter.
Nous avons eu l’impression, entretenue par les médias et les politiques, que la seule chose digne d’intérêt dans le monde était notre relation à la pandémie. Nous nous sommes donné des héros, les soignants, que nous avons applaudis. Nous avons élevé des statues aux Anthony Fauci, immunologue aux Etats-Unis, ou Anders Tegnell, épidémiologiste en chef de l’Agence de la santé publique suédoise.
Mais pendant deux mois, nous n’avons pas entendu parler des guerres en Syrie et au Yémen, des famines annoncées en Afghanistan et au Congo, des musulmans réprimés en Inde, des Palestiniens agressés par des colons israéliens en Cisjordanie, des Rohingya qui se noient dans le golfe du Bengale et des Ouïghours qu’on rééduque en Chine. Même les Africains périssent en Méditerranée, non secourus, à l’abri des regards.
De ce qui se passe sur la planète ne nous intéresse que ce qui nous parle du coronavirus, c’est-à-dire de nous. Toute l’économie de notre attention est absorbée. C’est là un remarquable paradoxe : au moment où un phénomène global touche l’ensemble de la planète, notre vision du monde s’est rétrécie comme jamais. Nous sommes devenus myopes.

Cette myopie ne risque-t-elle pas de nous rendre le futur plus flou également, alors que l’on ne cesse d’imaginer « le monde d’après » ?
On le constate sur un point précis : les conséquences délétères de la crise. Je pense aux vies perdues, c’est-à-dire aux morts, et aux vies gâchées, à cause des faillites d’entreprises, des pertes d’emploi, des expulsions de logement, des marques de la pauvreté. Des études récentes aux Etats-Unis ont montré que la récession de 2008 et 2009 s’était accompagnée d’un recul de l’espérance de vie, en grande partie due à une forte augmentation de la mortalité des adultes entre 25 et 64 ans.
Dans les années qui viennent, les démographes et les épidémiologistes produiront des statistiques dans différents pays montrant des phénomènes comparables, peut-être plus intenses encore car la récession est plus profonde. Mais nous n’aurons pas le directeur général de la santé égrenant chaque soir les statistiques de l’excès de mortalité par suicide ou accident vasculaire cérébral, et nous n’aurons pas le président de la République déclarant à la télévision que nous sommes en guerre contre les inégalités et qu’il nous faut plus de justice sociale. Ces vies perdues et ces vies gâchées, personne, ou presque, ne les pleurera. Et nous ne verrons pas de statisticien mettre ces vies en regard de celles qu’on pensera avoir épargnées.

Précisément, que savons-nous de ces vies épargnées ? Que disent les projections ?
Nous ne savons pas et ne saurons jamais combien de vies ont été épargnées grâce aux mesures prises. Pas plus que nous n’avons et n’aurons jamais l’idée de combien de personnes sont décédées du fait de l’absence de préparation des autorités et de leurs erreurs dans la réponse initiale. La question des prédictions est cependant passionnante parce qu’elle ouvre sur la gestion de l’incertitude.
Les Centers for Disease Control and Prevention (CDC), principale institution de santé publique aux Etats-Unis, dénombrent une douzaine de modèles principaux développés dans autant d’institutions de recherche nord-américaines et européennes. Leurs résultats, même à des échéances très courtes, sont extraordinairement différents, variant du simple au quadruple. Dans ces conditions, pour des décideurs et pour celles et ceux qui les conseillent, le choix entre ces modèles est crucial, mais opaque.
La Maison Blanche s’est surtout appuyée sur l’Institute for Health Metrics and Evaluation, financé par la Fondation Bill and Melinda Gates, qui donnait les projections les plus optimistes (fin mars, il prévoyait 81 000 morts aux Etats-Unis d’ici à juillet). L’Elysée a suivi les avis de son Conseil scientifique qui s’est notamment servi des calculs de l’Imperial College, dont les prédictions étaient les plus sombres (mi-mars, un scénario évoquait jusqu’à 500 000 décès en France en l’absence de mesures).
Il y aurait ainsi une épistémologie politique à faire pour comprendre la manière dont, dans ce contexte d’incertitude, certains modèles ont été adoptés plutôt que d’autres. Une fois le choix fait, on s’est tenu à une vérité, comme si la croyance devait l’emporter sur le doute scientifique, et cette vérité a servi à justifier les décisions prises : relâchement précoce pour les uns, discipline stricte pour les autres.

Le débat, en France, n’a-t-il pas été principalement de nature médicale au détriment de la santé publique ?
Les autorités sanitaires n’ont pas entendu l’avis de pandémie annoncée que leur donnaient depuis plusieurs années les experts. Lorsqu’elles ont réalisé la gravité du problème, elles se sont tournées vers les cliniciens et les biologistes, ce qui se comprend car il y avait urgence à prendre en charge les cas dont le nombre augmentait très vite. Mais pour utiliser un langage sociologique, le cadrage du problème a été médical.
On a parlé lits de réanimation, on a fait la « une » des médias avec des transferts de malades en train ou avion, on a eu comme nulle part ailleurs un interminable débat sur l’hydroxychloroquine. En revanche, on a négligé le dépistage par les tests, la protection par les masques, l’isolement des malades, la recherche des contacts, et les responsables sanitaires ont même expliqué l’inutilité des tests et des masques, qui sont pourtant désormais nos principales armes de prévention.
Les outils théoriques et pratiques de la santé publique n’ont guère été mobilisés. Ils avaient d’ailleurs été délaissés depuis plusieurs années, et le principe de précaution, qui supposait notamment une capacité de production nationale pour les tests et le maintien de stocks pour les masques, avait été remplacé par une logique managériale visant à faire des économies par les délocalisations et le flux tendu. La même chose s’est passée pour certains médicaments essentiels.

vendredi 22 mai 2020

Un homme à la mer (exercice de sauvetage tiré des cahiers de vacances du gRRR)

Hier je suis allé à la mer. C’était le seul jour de la semaine où j’étais disponible pour m’y rendre, la fenêtre météo + heure de marée étaient idéales, et après une heure et demie à écouter ce que je voulais sur les petites routes des marais au volant de ma clé mp3, j’ai passé 3h30 à alterner les stations du vieux homard de plus en plus grillé sur la plage et les séances de natation dynamique où je faisais l’amour avec les vagues en essayant de ne pas trop penser à Marie-Louise, mais évidemment formulé comme ça j'y pensais deux fois plus. 
Pour que la Réalité Réelle soit un peu Ratée quand même, j’y suis allé tout seul, à la mer, car personne n’était disponible dans mon entourage proche, constitué :
1) d’une préretraitée acculée à tirer ses derniers feux de détresse périmés à la face des cadres dirigeants de l’association de protection de l'enfance financée par le conseil régional qui fait semblant de remettre l’enfant au coeur du dispositif alors qu’en fait ils sont dans la méconnaissance totale des réalités du métier et font des déclarations à la édouard philippe d’une véracité à se tordre, et
2) d’un jeune travailleur de force dans un foyer pour psychotiques bercés trop près du mur, sans compter ceux qui ont pris feu tout petits et qu’il a fallu éteindre à coups de pelle, qui dit qu’il vient passer la journée, et puis qui ne vient pas, mais par contre y’a 12 kgs de linge sale dans ma bagnole que je lui ai prétée toute la semaine, les papiers du véhicule ont disparu, et je n’ose pas ouvrir le coffre mais pour l’instant aucune odeur suspecte ne s’en dégage.
donc je suis allé à la mer tout seul, sachant pertinemment que tout plaisir non partagé mène à la dépendance, comme le serinait mon bon maitre Orroz à l’école talmudique de Villeneuve-la-Vieille, je me disais que du coup ça allait être une belle après-midi de merde au paradis, essayant par avance de ne pas m’en tenir rigueur, et puis finalement, nécessité faisant loi je me suis un peu dissocié d'avec moi-même de façon à pouvoir me témoigner un peu d’empathie dans ce moment de solitude subie, et entamer un dialogue fructueux sur les phénomènes impermanents en cours, leurs échos du monde d’avant et leurs implications dans le monde d’après, j’ai même fait quelques selfies avec mon téléphone pas smart pour faire bisquer Marie-Louise, mais au vu du résultat, quand le photographe m’a rendu la pochette avec les négatifs et les tirages, j’ai préféré tout brûler au fond du jardin.
J’avais consulté le site du Journal des Femmes /santé avant de partir, y’a moins de hoax que sur celui des hommes, et j’avais découvert horrifiée au chapitre activités interdites à la plage, les mesures sanitaires de l’été 2020 :

  • Les visiteurs des plages doivent respecter le principe de "plages-dynamiques": 
  • sont interdites les activités statiques comme prendre un bain de soleil, construire des châteaux de sable, faire un pique-nique, ainsi que les activités de groupe style badminton. Seules les activités "non statiques" comme les baignades, les balades, le surf, le paddle ou le jogging sont autorisées.

  • Les visiteurs des plages doivent respecter les gestes barrières, notamment le fait de maintenir une distance d'au moins 1 mètre avec autrui.
  • Les regroupements de plus de 10 personnes sont interdits. 

  • Les commerces de bord de mer doivent mettre en place des couloirs de file d'attente pour maintenir les règles de distanciation physique.  

  • Des drones sont également prévus pour rappeler de manière sonore les gestes barrières et les mesures sanitaires en vigueur sur les plages. En cas de non-respect de la loi, les contrevenants risquent une amende de 135 euros.
Ainsi donc, la posture la plus ultra-gaucho de cet été allait consister à s’allonger mollement sur une serviette éponge pour se retrouver en train de bafouer la loi, tout suintant de crème solaire indice de protection 30 ? Une heure de bronzage allait équivaloir à une grosse manif de Denfert à République en scandant un message fort au gouvernement ? et pour commencer, où vais-je pouvoir trouver un maillot de bain jaune fluo avec des bandes réfléchissantes ?
Comme j’avais choisi la plage des Lays, qui me va bien parce que mon corps a été un peu le dindon de la farce pendant le confinement, et à laquelle on n’accède que par un sentier de chèvres au fond d’une forêt perdue, je n’ai pas vu l’ombre d’un gendarme, juste quelques Vendéens qui ne respectaient pas les distances de sécurité. Menacez de supprimer leur grégarité aux Vendéens, et la révolte des Chouans, qui a fait 200 000 morts, n'aura été qu'une promenade de santé.
Aucun drone n’est venu me dénoncer à ma voisine de bain de soleil, naturellement distante d’une dizaine de mètres, ou la prévenir que j’avais entamé une reptation reluquante vers son sac de plage, d’où dépassait un paquet de choco BN.

Les premières victimes des tirs de drones sur la plage des Lays (témoignage exclusif dans notre prochaine édition)
A l'arrière-plan, on distingue une marielouise, qu'il est rare de pouvoir observer dans son habitat naturel.
C'était bien la peine de se miner le moral à regarder Black Mirror, alors que la dystopie s'étale aussi complaisamment sur le sable, avec l'affectueuse familiarité d'un cauchemar lu dans le journal.
Je repensais au dernier message de Louis Julien Poignard, travesti pour l'occasion en Marguerite Duraille : « pour la réalité réelle, ce qui fait son charme c'est justement qu'elle est ratée. insupportable prévisibilité de la réalité virtuelle, son ennui mortel tient à sa réussite. pas de risque, pas de coup de pinceau irrévocable, pas de conséquence fatale. quand tu auras bien révisé les principes du ratage tu pourras tenter le concours d'administrateur honoraire du gRRR. je te souhaite beaucoup de succès. »
Je m’aperçois en nageant que je m’y entraine ardemment, puisque tout mon trouble nait de mon désir frustre de ramener le corps du virtuel sur la plage du Réel.
Quel beau ratage en perspective ! Bien avant que d’être interrompu dans ma besogne par les drones militarisés et les gendarmes assermentés, la sirène qui surfait sur l’onde pixellisée se serait racornie en une triviale morue, puante et couverte de mouches. Et voilà pourquoi votre fille est muette !
(expression employée au sujet d’un discours, d’un raisonnement obscur, peu rigoureux, et qui n’aboutit à rien.) N'empêche, cette révélation lors de ce bain vigoureux sur plage dynamique est un soulagement, et je me mets à chaleureusement remercier l'univers entre deux brasses coulées, et là encore nul drone ne vient interrompre mon épiphanie liquide.
Allons bon, je voulais t’écrire un mot, et me voici quasiment à la tête d’un nouvel article de blog alors que j’avais juré mes grands dieux. ah tiens non, je m’étais laissé une porte ouverte.
On va dire que le démon de l’ordinateur m’a encore frappé. Il parait que pour faire contrepoids, il y a aussi des anges d’ordinateurs, mais qu’ils ne se manifestent que quand il est éteint ! les enculés de bâtards !


Louis Julien m’envoie un nouveau caillou en cours de finitions depuis son atelier de Wuhan.
« un jour calme comme une imposture
un jour de paix comme une grenade mûre a explosé ».
Je vais le prendre à la mer, voir si ces salopiauds de drones sont aussi résistants que le prétend le fabricant.

mardi 5 mai 2020

L'âge de pierre, le retour

Pour ceux qui sont addicts au travail (workaholics), cette terrible malédiction à laquelle beaucoup d'entre nous succombèrent dans le Monde d'Avant, et qui souffrent dans leur chair parce que leur sentiment d'identité est douloureusement altéré par le chômage partiel ou total, une petite entreprise de services du numérique a développé une offre en ligne plutôt maligne, même si ça fait deux fois maligne en trois mots, et que du coup c'est sans doute pas si malin que ça.
Après l'acquittement d'une somme raisonnable, et une fois connecté sur leur serveur, le site simule votre environnement informatique professionnel à partir des données renseignées par vos soins, et vous pouvez dès lors commencer à rédiger des rapports de réunions imaginaires, remplir des rétro-plannings pipeau, solliciter des collègues virtuels sur l'avancement du dossier Dupont, et si vous prenez l'abonnement Prémioume®, vous aurez même droit à une dizaine de coups de fil intempestifs donnés par des télédémarcheurs spécialisés dans la simulation de clients pénibles et de sous-traitants pressurés par les délais et les coûts, voire une vidéoconférence avec collaborateurs fictifs sur Microsoft Teams®.
Et si cette entreprise n'existe pas, elle pourrait faire l'effort de commencer à lever des fonds pour voir le jour, parce que ça peut marcher, vu qu'on en a encore pour un moment.
Louis-Julien Poignard ne mange pas de ce pain-là.
Du temps où il exerçait encore une activité professionnelle, il n'aurait jamais commis l'erreur de lui confier la moindre parcelle de son identité.
Même si son mandat actuel de Président du gRRR (groupe de Réalité Réelle Ratée) lui laisse peu de temps pour se complaire dans la rumination mortifère de ses exploits passés quand il allait encore au bureau, c'est un poste purement honorifique, dont il ne tire aucune gloriole.
Ce n'est pas non plus pour le jeune retraité une façon commode d'arrondir ses fins de mois souvent difficiles, après qu'il ait un peu bâclé la collecte des pièces justificatives à l'étude de son relevé de carrière auprès de la Carsat, ce qui fait que l'institution ne lui verse finalement qu'une bien maigre pension, qui suffit à peine à remplir une fois par mois le réservoir de sa Rolls de fonction, bien que le prix du litre ait beaucoup baissé ces dernières semaines.
Et sa Rolls, il ne s'en sert pas comme aspirateur à gonzesses, pour collecter des faveurs auprès de femelles énamourées, un peu promptes à attribuer la récente pandémie à la toute-nuisance supposément déployée par Louis-Julien pour instaurer en si peu de temps(1) cette Réalité Réelle Ratée dont il nous rebattait les oreilles, longtemps avant qu'elle advienne, dans sa radicale altérité.
Non, Louis-Julien est à mille lieux de la mortification/repentance pandémique et ne peut regretter aucun sandouitche au pangolin qu'il aurait mâchouillé un peu machinalement, comme ça,  par goût de la transgression et pour voir si ça donnait un petit coup de jeune à ses fonctions motrices comme le prétendait la connerie médecine traditionnelle chinoise.
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(1)et pour si longtemps ! Qu'il est loin le temps devant nous, comme le chantait Gérard Manchié !

Quand on est une espèce menacée, se déguiser en pomme de pin peut sembler malin.
Jusqu'au jours où les Chinois viennent pique-niquer en masse pour fêter le nouvel An
 et se mettent en quête de petit bois pour allumer  le barbecue.

Ses fonctions motrices vont très bien. Tel un Jim Harrison méridional carburant à la Badoit, plus cajun qu'imbu, il arpente quotidiennement des hectares de bois, de vallées, de futaies, et s'y livre corps et âme à des activités un peu ésotériques qu'il a bien voulu dévoiler pour nous, suite à nos demandes insistantes et réitérées, parce que lui s'accommodait très bien de faire ses trucs cosmiques tranquille dans son coin, sans éprouver le besoin compulsif d'épater la galerie des potes à Warsen, franchement suspects pour la plupart, même les imaginaires, j'ai sous les yeux un fichier de renseignements généreux patiemment tissé par des générations de cookys spécialistes de l'intrusion soft dans les ordinateurs personnels qui en atteste de manière affligeante.
Au nom d’une discrète complicité qui court sur les quarante dernières années (mais qui risque de voir sa fin prochaine lors du douloureux partage des droits d’auteur que ne manquera pas de générer cet article), Louis-Julien Poignard m’a autorisé à consulter ses notes de terrain, et accordé l’exclusivité mondiale sur le journal de bord de ses recherches.

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23 mars

Je vais dans le lit de la rivière ramasser des cailloux plus ou moins remarquables. Je les peins, je les vernis, puis je vais les cacher dans la colline. Parfois je leur construis un abri comme sur la photo en pièce jointe. Je les date mais je ne les signe pas, pour faciliter l'appropriation par ceux qui pourraient les trouver, s'il y a des survivants. Dans le cas contraire, l'espèce de super-prédateurs qui nous succèdera en bout de chaine alimentaire devra déléguer l'énigme à ses archéologues s'ils en ont. ça fera phosphorer leurs méninges, s'ils en ont.
Sécurité des placements à long terme ! 

(le sens exact de cette formule rituelle de salutation a été perdu mais elle est accréditée par nombre d'historiens qui se sont penchés sur les écoles de pensée spéculative magico-religieuses dites "de l'Assurance-vie en fonds euros" du début du XXIeme siècle, soit l'apogée de la période pré-Damasio sus-nommée "le Monde d'Avant")



1 avril

J'ai donné à mon industrie lithique une capacité de production a faire frétiller d'envie le directeur d'usine de fabrication de masques. J'en ai semé une bonne vingtaine dans la colline. Si le confinement dure, je vais vider la D* (rivière anonymisée qui arrose le département 1*).




8 avril

Je
vis des expériences dans les bois. Tiens, comme tu as été sage, je t’envoie une photo de mon écrevisse géante des sous bois (Austropotamobius Sylves Gigantea). C'est une espèce tellement furtive que certains naturalistes sont allés jusqu'à mettre en doute son existence. Erreur ! J'ai réussi à apprivoiser un spécimen qui vit dans les sous-bois de C**. N'en parle à personne, l'espèce est menacée par le braconnage intensif. Mais c'est bien connu, tu es une tombe.



Je te joins aussi mes expériences de cairn installé d’abord dans ma bibliothèque, puis in-situ dans la nature. 
Je peux plus m'en empêcher.




9 avril (retour utilisateur)

Je prétends n'avoir guère le temps d’aller jeter des cailloux peinturlurés dans la rivière, pourtant c’est sans doute ce que je fais de façon métaphorique sur mes blogs. Par chance, pour l’instant je n’ai assommé aucun poisson avec mes productions, en tout cas aucune de leurs mamans n’est venue s’en plaindre, c’est un peu dommage j’avais déjà acheté du citron, car le spectre du scorbut rôde à bord depuis que nous survivons uniquement à base de conserves périmées. C’était difficile de résister, elles étaient en promo au rayon zéro-gâchis du Super U, et maintenant il faut bien faire descendre la pile.

13 avril

Je dois t'avouer que je n'ai pas attendu pour continuer à truffer ma colline de cailloux. Tu trouveras quelques exemplaires en pièces jointes. Mon écrevisse géante a fait un nid où elle à pondu un œuf. Je me documente sur l'espèce austropotamobius sylves gigantea : son habitat, ses habitudes alimentaires, ses modes de reproduction et j'attends la livraison d'une commande de matos beaux-arts pour mettre en pratique de nouvelles idées.



 (retour utilisateur)

Les Neandertals qui nous succèderont créeront une nouvelle religion à partir de tes cailloux sacrés recueillis dans les collines par leur druide assermenté (poste enviable et envié puisque c’est lui qui régule l’attribution des jodifostères dans la tribu en s’arrogeant les plus gouleyantes). Mille ans plus tard, leurs rituels seront étudiés par les Anthropologues, et la boucle sera bouclés. Je n’invente rien, j’ai lu quelque chose d’approchant quoique mieux écrit dans le livre de Dave de Will Self. 


Et sinon, je voulais vous dire combien j’appréciais chez vous cet inoxydable appétit d’innovation, peut-être pour échapper aux petites roues dentées de l’habituation qui broient à plaisir les joies simples de l’existence, et vous font passer d’une activité inattendue à l’autre : la guitare, la navigation à voile et sans vapeurs, l’écriture, les prémisses de la nouvelle religion de l’an 3000, franchement, je suis édifié, et j’en redemande, en tout cas je tenais à vous faire part de mon enthousiasme, tant qu’internet le permet encore !

23 avril

Petit historique pour ce qui concerne ma manie lithique :  tout a commencé par une lecture trop précoce de Baptiste Morizot. https://fr.wikipedia.org/wiki/Baptiste_Morizot
Je manquais de maturité. Le traumatisme à créé mon obsession. Comme tu le sais, ce philosophe grassement payé par l’Université passe son temps à courir différents écosystèmes sur les traces de divers animaux, si possible nuisibles, en compagnie de sa femme historienne de l'art, qui doit un peu se demander ce qu'elle fout, là, dans mon message.


Morizot, donc, a fait de son attention à la trace, à l'indice laissé par l'animal une pratique de sensibilisation à l'ensemble du vivant et aux relations qui nous y concernent. Déchiffrer la carte du territoire à travers les signes lupins que le grand carnassier y a déposé, c'est se faire un peu loup, se donner une chance d'entrer en diplomatie avec lui et de négocier un mode d'habitat sur ce territoire qui fasse place à l'homme en même temps qu'aux autres vivants, animaux ou végétaux.
D'abord, je me suis dit que j'allais me faire animal humain et laisser des traces sur un territoire que je parcours assez pour le considérer comme un peu mien. De part et d'autre d'un sentier de moins d'un kilomètre. C'était expérimental. Il s'agissait d'installer des signes discrets pour voir si quelqu'un s'en avisait et y prêtait assez d'attention pour y réagir. Un genre de marquage. Si je m'était contenté de pisser au pied des arbres, il y  avait peu de chances pour qu'un humanoïde lambda s'en émeuve. Et puis je pouvais passer pour un pervers lubrique à force de me remuer l'asticot sous les branches. J'ai donc commencé par disperser des cailloux très peu modifiés, ou alors bien cachés. Personne ne l'a remarqué. 
Je me suis mis à rendre mes cailloux plus visibles et à les regrouper. Ce faisant, j'ai été obligé de systématiser ma collecte sur les berges de la rivière et à choisir mes galets au départ (c'est lourd à charrier un sac de galets de contrebande et vaut mieux y réfléchir avant de ramasser n'importe quoi !) J'ai retenu ceux dont je pouvais déjà imaginer le rendu en fonction d'endroits où j'envisageais de les installer. 


La part d'aléatoire tient à ce que je réagis à des configurations de lieux, ou à des formes de cailloux. Aussi dans les réactions des gens qui sont peu nombreux sur ce parcours en cette saison de confinement. Finalement, l'effet que je mesure le plus, c'est sur moi que je le constate. Une nécessité d'aller quasi-quotidiennement déposer des cailloux et inspecter ceux qui sont déjà là. J'ai fait un relevé GPS de tous mes spots. Le coté marquage fonctionne bien. La carte se dessine. J'ai maintenant des repères de distance et d'orientation qui m'avaient échappé sur ce petit bout de pays que je croyais bien connaître. Je me suis construit des bribes de récit, des légendes à usage personnel sur tel ou tel spot. J'habite mieux le lieu. L'écrevisse des sous-bois s'est laissée apprivoiser. 


Les nymphes me signalent des recoins qui mériteraient d'être investis, des autels à redresser, des sémaphores à restaurer, des nids à creuser. Je me sens chez moi sous ces futaies et parfois je me couche sur les mousses juste pour le plaisir d'en éprouver le moelleux. Vais-je me transformer en loup ? Fonder une meute ? Nous le sauront dans la saison 2, après la libération, quand le sentier sera rendu à l'usage de promeneurs innocents.
(..) Tiens, quelques éléments pour documenter sans balancer. Il y a actuellement 28 spot installés pour un total d'environ 50 pierres. Je te joins les photos des dernières installations.
Sécurité des placements à long terme ! 

dimanche 3 mai 2020

La vidéo qui dit tout

Ca fait longtemps qu'on prophétise le Grand Remplacement...
Non, pas celui-là.
Je parle du Basculement de la civilisation de l'écrit vers celle de l'image.
Plutôt un Glissement, d’ailleurs.
Aussi insidieux que la substitution de vos proches à des répliques tronquées, des entités d’outre-espace dignes de l’Invasion des Profanateurs de Sépultures de l’Ehpad 
(après enquète, il s’agissait tout bonnement de soignants déguisés en cosmonautes pour le 1er avril des Residents). 
Les Residents juste avant leur entrée à l’Ehpad de San Francisco. 
Pour  basculer vers la civilisation de l'image,
ils étaient fin prêts et bien équipés,
c’est le monde qui ne l’était pas.
Pour protester, le chanteur s'est récemment mis en grêve illimitée de la vie.
Le jour où vous vous en apercevez, il est bien trop tard pour prévenir qui que ce soit, du fait que vous étiez confiné dans votre auto-préoccupation sans avoir songé à en ouvrir les fenêtres quand il était encore temps, et tous les gens que vous connaissiez s’expriment maintenant dans une langue dont vous n'êtes pas locuteur natif, et que vous refusez d'apprendre.
De quoi je parle ?
hé bien, j’observe les inquiétants effets de cette Substitution de l'Image à l'Ecrit depuis le début du confinement, et je n'en mène pas large. L’apparition de la rubrique Medias/Net dans Télérama aurait dû m’alerter. J'ai préféré l'ignorer, et maintenant il est bien tard pour m'en inquiéter. 
Ca a commencé par un membre de ma famille qui, voulant me convaincre de la justesse de ses vues, me donnait à méditer des palabres vidéos monologuées de 30 minutes minimum, quel que soit le sujet de discussion abordée... il faut dire qu'il s'était déjà un peu échauffé sur les vidéos post-11 septembre 2001, je savais que c'était un sujet sensible à ne pas aborder avec lui sous peine de gâcher la soirée; et plus je lui disais que je n'avais pas de temps de cerveau disponible pour assister à des youtuberies, plus il m'en balançait pour que je comprenne les failles de ma vision erronée. Il pense sans doute que tout point de vue abordé "de vive voix" par un interlocuteur qui se filme de face en clignant des yeux en plein soleil sans chapeau doit emporter l'adhésion, adossé qu'il est à sa propre légitimité.
C'est un biais cognitif que je désespère d'acquérir un jour.

Le cheval à ma soeur fait un bon 90b.
Il me dit qu'il préfère s'abreuver à des sources d'information indépendante, avant de me balancer d'immondes, obscures et interminables causeries de prophètes auto-proclamés. Pour tout dire, c'est tellement embarrassant que je ne peux même pas le dénoncer ici, et encore moins à la gendarmerie, bien qu'il s'agisse d'un membre vraiment très proche de ma famille et qui n'est pas ma soeur, qui a de toutes façons autre chose à faire que de battre du cyber-beurre en broche, parce que pendant qu'on s'excite sur des vidéos youtube, il faut bien que quelqu'un soigne les chevaux.
Sur des sujets sensibles et dans des périodes troubles, ça peut prendre des dimensions inquiétantes. J’étais loin de suspecter les galaxies entières de e-penseurs peuplant le Multivers et prêts à colmater les trous de mon ignorance crasse avec à peu près tout ce qui leur tombe sous la main depuis la fermeture de Monsieur Bricolage, où la quête de matériaux ad hoc était quand même facilitée par des petits panneaux informatifs surplombant les allées de bacs plastiques bourrés à craquer de joints toriques de Ø 8 luisant dans la pénombre de ma convoitise.
Mais ça, c’était avant.

Tout ça parce qu'au début de la crise sanitaire, il m'avait dit :
 "On est pas confinés, juste privés de travail; si on rajoute la razzia générale sur les rayons alimentation de tous les supermarchés de la ville, on se rapproche un peu du scénario de certains films américains. La foule c'est vraiment idiot, car les magasins restent pour l'instant ouverts en semaine et sont approvisionnés. Mais le phénomène reste intéressant d'un point de vue scientifique, car si l'affirmation selon laquelle le battement d'aile d'un papillon au Brésil peut entrainer de proche en proche une tornade en Australie n'a pas encore été vérifiée, l'histoire du mec qui bouffe une patte de pangolin à Wuhan et qui entraine de proche en proche une pénurie de PQ au Hyper U du coin est maintenant tout à fait prouvée. Il y a 3 semaines j'avais anticipé en achetant un bon stock de pâtes et de riz en cas de mesures de confinement strictes.(...)"
Je ne pouvais pas laisser passer cette entorse à la logique formelle, et je l'avais légèrement taquiné vertement tancé d'avoir contribué à instaurer la pénurie dont il se plaignait.
"La foule est bête, car elle se précipite dans les magasins, que j’ai prudemment pillés il y a 3 semaines. » => la peur du manque engendre le manque; c’est sans doute un proverbe de toxico, mais tu l’as brillamment démontré. Mépriser cette foule « idiote » qui se rue sur les supermarchés alors que tu t’es servi il y a trois semaines, informé en avant-première par des effondrologues à la pointe du progrès anxiogène, c’est un peu abusé, sur le plan moral. 
Si tout le monde avait fait comme toi, queue, pénurie et climat d'angoisse règneraient depuis au moins deux semaines. Maintenant, quand c’est la guerre, c’est vrai que le plan moral passe au second plan, une fois que la survie est assurée."

Ca fait bien 15 ans que j'illustre mes articles
avec ce dessin. Ca nous rajeunit pas,
mais c'est quand même pratique.
J'aurais pas dû. Les mêmes gènes du professeur d'explications que les miens palpitent dans ses chromosomes, car nous sommes assez proches génétiquement, bien qu'il ne soit pas ma soeur.
C'est là qu'il a commencé à me bombarder de sa cohorte d'Economistes Enterrés, d'Effondrologues Patentés, de Thérapeutes auto-intronisés, d'Editorialistes Assoiffés d'En Découdre, j'en ai le vertige et un début de mal de mer, car un malaise physique quasi-lovecraftien s'empare de moi à chaque fois que j'essaye de faire preuve de bonne volonté, et m'interdit l'absorption de ces vidéos. 
Le divorce générationnel est consommé, et pourtant nous n'avons que 18 mois d'écart avec ce pauvre type qui n'est pas ma soeur. Et c’est pas parce que je suis confiné que je vais regarder une vidéo de 32 minutes pour lui complaire, même d’un effondrologue jubilant visiblement de ménager ses effets. Cette espèce d'égocratie vidéo me navre, d'autant plus que les miennes cumulent très peu de vues sur Youtube, et pourtant ça fait des années que je les y ai déposées. J'ai dû merder un truc dans les méta-données.
Considérant l'incident clos et le frère à ma soeur durablement vexé, comme ça quand je lui enverrai des blagues sur le Covid il ne se sentira pas obligé de faire semblant de rire, quelques jours plus tard, je discute santé avec une amie, et elle m'envoie tout de suite d'un air entendu vers le fumier de complotiste malfaisant dont j'ai fait mes choux gras il y a déjà de celà une bonne demi-lune confinée.
Je le crois pas. 
D'autant que sa vidéo m'est immédiatement relayée par un autre canal. 
Ca craint du boudin, cette histoire. 
Deux jours plus tard, une autre amie (on dirait pas, comme ça, à me lire, mais j'ai plein d'amies, dont toutes ne sont malheureusement pas imaginaires) me suggère d'aller mater 1h30 de live facebook sans aucune explication, je suppose que le mode d'emploi est à l'intérieur. 
Bon, après avoir cliqué, il s'agit en fait d'Edwy Plenel fustigeant le gouvernement pour la gabegie de la pénurie de masques, ouf, ça va, la France respire, enfin, pas si bien que ça, mais pas d'épouvante lovecraftienne en vue, je peux zapper sans avoir l'impression d'enjamber par le mépris un abime d'Inconnaissable.
Et je ne vous parle même pas des 2 amies perdues en route qui disposent de très peu d'images sur ce qui se passe dans les hôpitaux. Avec des amies comme ça, je n'ai pas besoin d'ennemies.
Curieusement, ce pilonnage de vidéos n'est jamais soutenu par aucun discours. 
Pas la moindre recommandation, précaution d'emploi ou avis qualitatif ne les accompagne.
Le lien hypertexte, point barre.
Et je me découvre sans doute assez vieux con pour être emporté comme qui ne rigole plus par le Covid, parce que la viralité de ces vidéos me subjugue, sans que je les visionne pour autant.

C'est ça, ouais. Et mon Q,
c'est du poulet à la thaïlandaise ?
Comme je le disais déjà dans l'autre article, et trois paragraphes plus haut dans celui-ci, je n'invente donc rien puisque je l'ai lu à plusieurs reprises sur mon blog, je refuse de vendre mon temps de cerveau disponible à Youtube, alors que pour regarder des greluches qui se trémoussent à loilpé sous les lampions cassés de la libération sexuelle, c'est vrai que je ne suis pas le dernier, mais dès qu'un gus veut m'expliquer (en moins d'une heure max !)  pourquoi ma fille est muette, je fais une allergie. 
Je n'en tire ni gloire ni honte, c'est comme ça, c'est tout.
Alors souvent je demande au locuteur A un résumé écrit de la vidéo qu'il m'envoie du locuteur B, pour gagner du temps. 
Je suis tranquille. En général, il est autant exilé au large du langage écrit articulé que je le suis actuelllement du planning des intermittents FranceTV. C'est un putain de biais perceptif, quand même. A ne pas confondre avec le biais cognitif, cette nouvelle façon polie de dire aux gens qu’ils sont cons mise au point par les journalistes. Avec un étrange effet tunnel : l'allocution du président, lundi soir, m'a fait le même effet qu'un youtubeur un peu triste, beaucoup trop long et pour tout dire pas très bon.

Alors pourquoi ces dérives, pourquoi cette logorrhée, à la limite de la dysenterie audio-vidéo, au lieu de discuter entre gens sensés, avec des arguments cohérents qui peuvent être résumés en un feuillet simple interligne, ce qui permet d'exprimer tant de choses ?
(en cordonnier bien balayé, j'aurais pu commencer par résumer cet article, vous auriez vous aussi gagné du temps pour regarder des vidéos Youtube)
J'en étais à interroger le Grand Krishnou à ce sujet, en lui sacrifiant comme à l'habitude un jeune chevreau prépubère(1) par une nuit sans lune, après avoir tracé sur le sol le pentacle qui va bien, malgré les plaintes répétées de mes voisins à la gendarmerie, et la relative pénurie de chevreaux vierges qui règne à présent dans mon quartier, quand je reçus un courriel de ma belle-mère 2.0. qui m'enjoignait d'aller lire séance tenante une interview de BHL. 
Une interview ÉCRITE ! 
Ma belle-mère 2.0, je l'aurais presque embrassée, malgré l'odeur prégnante de chevreau mort qui lui aurait très certainement fait repousser mes avances de son petit air pincé, car elle lit le Figaro, alors que mon père lit Le Monde.  
J'embrasserais presque BHL aussi, parce qu'en 2 minutes, j'ai compris son point de vue, en plus il évoque les réseaux asociaux, j'en pleurerais presque de joie tellement qu'elle est bonne, mais la douleur m'égare.
Aah, mes chers compatriotes, on est loin de la bouillie émotionnelle et du dolorisme participatif des vidéos présidentielles, qui totalisent quand même des millions de vues, chapeau l'artiste !

Je dois avouer que je n'ai pas été tout à fait honnête, dans ce sujet à charge.
Il y a une vidéo qui m'a fait forte impression de manière durable, c'est celle dénichée sans le faire exprès un jour où j'en avais un besoin vital sans le savoir, et qui a changé ma life pour toujours et à jamais, en élargissant le regard que je pouvais porter sur mes infirmités du moment.
Elle est en lien dans cet article, presque exclusivement constitué d’un emprunt à taux zéro à Emmanuel Carrère, que c'en est une honte. 
Tu veux bien aller la regarder, s’il te plait ?
__________
(1)je préviens tout de suite que le sacrifice rituel de ce chevreau n'a aucun rapport avec la traque du bouc émissaire, une réponse classique aux épidémies inexplicables, il ne faudrait pas faire l'amalgame.