lundi 31 décembre 2018

Croire à l'effondrement de Télérama n’empêche pas d’agir

 repiqué dans Télérama du 17/12/18 : 

Nous ne voulons pas croire à ce qui se passe sous nos yeux : l’effondrement de notre civilisation. Or, plutôt que de sombrer dans le désespoir, il nous faut accepter l’idée d’une catastrophe certaine, nous dit le chercheur Pablo Servigne. C’est, selon lui, le préalable pour que l’humanité trouve la force d’inventer un nouvel horizon. Le climat qui se dérègle, la biodiversité qui disparaît, la finance qui devient folle… et si ces événements conduisaient, par un effet domino, à un effondrement de civilisation ? L’hypothèse, hier cantonnée aux seuls milieux survivalistes, devient une certitude pour beaucoup. En France, s’ils sont de plus en plus nombreux à y croire, c’est notamment grâce à un livre des chercheurs Pablo Servigne et Raphaël Stevens, Comment tout peut s’effondrer. Paru en 2015 et vendu à 45 000 exemplaires, l’ouvrage a contribué à populariser le terme de « collapsologie », autrement dit l’étude de l’effondrement de notre civilisation industrielle. Trois ans après, le duo, associé à Gauthier Chapelle, propose une nouvelle étape en forme de « collapsosophie », une sagesse intérieure qui permettrait de croire à l’effondrement… tout en continuant à croire à un avenir. 

Explications de Pablo Servigne, « chercheur in(Terre)dépendant ».

son interview (repiquée aussi dans Télérama du 17/12/18) est là :
http://moinscplus.blogspot.com/2018/12/croire-en-des-catastrophes.html

Comment tout peut s’effondrer. Petit manuel de collapsologie à l’usage des générations présentes, de Pablo Servigne et Raphael Stevens, éd. Seuil, 304 p., 19 €.

Une autre fin du monde est possible. Vivre l’effondrement (et pas seulement y survivre), de Pablo Servigne, Raphaël Stevens, Gauthier Chapelle, éd. Seuil, 336 p., 19 €.

https://pabloservigne.com/comment-tout-peut-seffondrer/

jeudi 6 décembre 2018

Métaphysique du désir de kaki

Messieurs dames, bonjour. Nous rentrons du forum des Seniors Atlantique 2018, où nous avons pu vérifier auprès de la Carsat que nous l’avions bien dans le baba pour partir prochainement en retraite avec tous nos trimestres cotisés, il nous faudra donc attendre d’être presque vieux et que ça ne vaille plus trop la peine, et à ce moment-là je compte beaucoup sur mon fils qui travaille au Gérontopôle pour me faire la petite piqûre qui va bien, afin qu'il puisse hériter et surtout profiter de nos maigres économies (plus de 300 000 € selon mon dernier relevé de la Banque Postale) au lieu de me laisser tout claquer bêtement en soins palliatifs.

J'ai menti, il reste une feuille.
Sauras-tu la retrouver ?
En traversant l’avenue de la Gare, nous passons devant une maisonnette dont le jardin s’orne d’un plaqueminier. J’ignorais le nom de l’arbre mais ça ne m’a pas empêché de le reconnaitre, à cette période de l’année il a perdu toutes ses feuilles, et ses fruits orangés se découpent sur le ciel bleu cobalt comme un filtre photoshop un peu appuyé. Sur la photo le bleu n'est pas cobalt, c'est une photo que j'ai trouvé sur Google Pieds®, l'appli pour se balader à pied sur Google Maps, et je n'ai pas voulu tricher sur la chroma. Toujours est-il que c'est un peu déroutant, cette nudité si féconde. Chez un arbre, je veux dire.

Ce qui est curieux avec le kaki, c’est que le plaqueminier se retient d'offrir ses fruits bourrés de provitamine A, de carotène et de vitamine C jusqu'à l’entrée de l’hiver, puis il faut se dépêcher de lui courir au Q avec un nescabo, parce qu'à la première gelée, si on ne ramasse pas les kakis on se retrouve avec un arbre à vomis, y'a pas d'autre mot, les fruits pourrissent sur l'arbre et suintent à terre dans les mille teintes d'un dégueulis automnal, ça ne dure pas mais les voisins ont largement le temps de faire un signalement aux gendarmes pour outrage au bon goût jardinier sur la voie publique, et attendez, n'allez pas les consommer maintenant, malheureux, en raison de leur forte teneur en tanin c'est très astringent et immangeable à ce stade, il faut encore les faire mûrir quelques semaines dans une cagette au garage, ça se déguste presque blet.
Je n'invente rien, je l'ai lu sur un blog. 
Et j'ai pas mal pratiqué.

J'ai dit dans une cagette, pas sur une assiette.
Là ils risquent de s'abimer par simple contact
des uns avec les autres. Vous n'écoutez rien.
Mais de la même façon qu'il est difficile de décrire la couleur bleu cobalt à un aveugle de naissance, il est délicat d'expliciter le goût du kaki à celui qui n'en a jamais mangé. C'est très sucré, assez capiteux, et il y a comme un arrière-goût délicieusement exotique de chair humaine avariée, je dis ça pour les étudiants japonais cannibales qui je le sais, sont nombreux à me lire en prenant des notes.
Pendant ce temps-là, sous le plaqueminier, il y a très clairement un pépé qui est en train de ramasser ses kakis. Nous passons à 20 km à l’heure, parce que cette section de l’avenue est en travaux et l'on n'y roule que sur une voie, et on a tout le temps de distinguer pépé qui s’active doucement avec son seau et son escabeau, et qui fait rien qu’à exciter notre convoitise pour tous ces beaux fruits qu’il n’aura jamais le temps de manger avant qu’ils soient tous pourris de chair humaine.
Ma femme m’a appris à aimer les fruits pourris kakis, l’apprentissage fut presque aussi long que pour la propreté, mais maintenant ça va, nous en raffolons tous les deux, ça nous fait au moins un truc en commun, alors une idée me vient : et si on demandait à pépé si par hasard il ne nous vendrait pas quelques kakis ? je n’ose pas parler de don, même si j’y pense, parce que si le mot existe encore dans le vocabulaire commun, la pratique, elle, a été bannie par la société marchande.

La maison de pépé ne paye pas de mine et en plus,
ces imbéciles de Google Pieds® sont passés au printemps,
le plaqueminier (à babord de l'image) ne ressemble à rien.
Le temps que je formule cette idée à ma compagne, qui se trouve aussi être mon chauffeur, on a quasiment contourné le Super U, et comme les travaux de voirie devant chez pépé restreignent la circulation à un one way dans le sens Décathlon --> Super U, il nous faut refaire le grand tour par le boulevard de l’Europe puis repasser devant le stade et le lycée pour reprendre l’avenue, le temps d’échafauder un plan diabolique à base d'empathie. 
A force de lire toutes ces conneries bouddhistes sur l'altruisme et la bienveillance chez Mathieu Riccard et ses sbires mal fagotés, il faut bien que je teste un peu la validité de leurs hypothèses dans le réel, les bouquins ça va bien cinq minutes; ma femme n'est pas emballée, elle croit à une lubie irréaliste, elle voudrait peut-être me dire des choses blessantes pour m'éviter d'être déçu par le refus de pépé, mais comme c’est sa voiture, c’est elle qui la conduit, elle se concentre et garde ses remarques pour plus tard, pour une fois que j'ai l'air déterminé, elle ferme sa gueule, et se gare juste devant chez pépé, je descends et l'aborde plutôt prudemment, que votre arbre est joli, que vos fruits semblent beaux, et vous allez pas manger tout ça, si ? parce que ma belle-mère qui a 91 ans, elle nous en donne des caisses, elle ne peut pas tout consommer elle-même, et avec ma femme, nous adorons les kakis, et les votres sont vraiment splendides, enfin vous voyez le genre, je vais pas vous en faire une cagette à conserver au garage en attendant qu'ils mûrissent, mais enfin, pour un geek vieillissant à vue d'oeil (sans doute à cause de tous ces kilomètres que je me tape sur Google Pieds®) je suis soudainement assez inspiré pour les civilités, sans doute motivé par l'appât du fruit, qui est au moins à 5,80 € / kg au Super U tout proche, mais en fait je m'en fous, ce qui me plait c'est de tester mon désir tout neuf dont je n'étais même pas au courant avant de passer devant l'arbre de la kakinaissance du Bien et du Mal dans l’avenue de la Gare. 
Vu le râteau que je me suis pris récemment en me plantant une fois de plus la flêche du désir dans le pied, sans y mettre toutefois la gravité quasi-pathologique que cet évènement revêt traditionnellement sous mon crâne de piaf, c’est sans doute un défi intime que je me lance là. Histoire de me refaire. Mon désir semble sûr de lui, de sa légitimité et des moyens habiles qui vont lui permettre d'atteindre son but, puis de s’éteindre une fois satisfait.

Pépé n'a pas le monopole de la charité.
Soeur Emmanuelle 2 va bientôt sortir.
Devant ma volubilité, pépé est d’abord assez circonspect, faut vous mettre à sa place : si des gens s’arrêtent devant chez vous et commencent à vous vanter les charmes de votre jardin, vous vous demandez un peu à quel moment ils vont déballer la marchandise qu’ils ont à fourguer, et quand je lui adresse mon simple souhait de lui acheter ces beaux fruits qu’il ramasse de cet arbre splendide, des fois qu’il en ait de trop, pour pas gâcher, il me prévient qu’il n’est pas chez lui, que la maison appartient à une personne très âgée qui n’a plus toute sa tête, qu'il fait quelques travaux d'entretien pour rendre service (lui aussi s'est peut-être fait enfler par Mathieu Riccard) et qu’il ne peut donc prendre cette décision à la place du propriétaire, qui lui est sans doute définitivement aux abonnés absents, car nous ne le verrons pas se découper en silhouette derrière la vitre de la véranda moisie et piquée de rouille tel un témoin silencieux de désastres anciens déjà parti vers un monde meilleur. 
Je sens bien que je lui deviens moins antipathique quand je le laisse parler, mais l’affaire semble désormais assez mal engagée. Beau joueur, je lui débite encore quelques amabilités météo (c’est tout ce qu’il me reste en stock) avant de prendre congé en lui souhaitant une bonne journée, et je repars vers la voiture; c’est à ce moment-là qu’il me glisse
« vous en voulez combien ? » comme dans les films qui finissent bien, et là, tout en retournant chercher un sac Super U dans le coffre de mon véhicule à combustible fossile, je ne puis empêcher un sourire imbécile de s’épanouir mollement sur mon visage pas vraiment prévu pour, comme un kaki trop mûr. 
Le monsieur qui-n-est-pas-maitre-chez-lui me donne 5 kgs de kakis de la main à la main, je le remercie chaudement, et ma femme n'en revient pas de mon toupet, et de ma chance insolente.
Si je résume l'affaire, qui s'est déroulée en 10 minutes chrono même si j'en fais des caisses trois semaines plus tard parce qu'il pleut et que j'ai fini de fendre mon bois pour l'hiver, un désir s'est élevé, une stratégie a été imaginée, un échange non-économique a eu lieu, dont les acteurs sont sortis gagnant-gagnant.
Pourquoi tout n'est pas aussi simple que ça dans ma vie, putain de moine (tibétain) ?

mercredi 5 décembre 2018

La « lettre sur Dieu » d’Einstein vendue 2,89 millions de dollars

(dans Le Monde d'hier)


La missive fait état du rapport du physicien à la religion, un an et demi avant sa mort.
Elle est remarquable en tous points.
On peut la lire gratuitement (une lettre à 2, 89 millions de $$$ !!!) ici :
https://www.lemonde.fr/culture/article/2018/12/04/la-lettre-sur-dieu-d-einstein-mise-aux-encheres-pour-un-million-de-dollars_5392631_3246.html?xtmc=einstein&xtcr=1

Les gens étant de plus en plus fatigués intellectuellement, si on veut qu'ils lisent quelque chose il faut leur faire une version BD, en voici donc un extrait mis en images par nos graphistes :

ah non zut ça c'est la lettre à sa copine

mardi 4 décembre 2018

Délirium très mince (More than rain)

Pas d'affolement & pas d'outrage :
on n'y vendait pas de porc halal.
Je ne fréquente plus les bars depuis un certain nombre de 24 heures, comme on dit dans le mouvement, c'est pour ça que j'ignore que le café Death Porc a fermé il y a deux ans quand j'y donne rendez-vous à une jeune femme qui m'a parlé au téléphone de son désir d'arrêter de boire. Quelqu'un lui a transmis mon numéro, elle m'a appelé en me confondant avec la personne qui lui avait donné mon contact, je lui ai brièvement expliqué mon parcours à base de meetings Alcooliques Anonymes, et nous avons convenu de nous retrouver une demi-heure avant la prochaine réunion, qui a lieu ce dimanche pluvieux à 19 heures. Sauf que le café Death Porc a fermé il y a deux ans, vous êtes bouchés ou quoi ? c'est con, j'aurais bien aimé y siroter une limonade de son vivant, sur son emplacement s'érige au jour d'aujourd'hui un bistrot crépi d'écarlate qui ne me dit rien qui vaille, pas la moindre Servante entrevue à travers la vitre, et C. m'attend sous la plouie depuis 10 minutes, j'étais coincé dans un bouchon, nous nous rabattons sur le Délirium, orné d'un éléphant rose, et situé de l'autre côté des Bains Douches municipaux qui abritent aussi la maison des associations de winners anonymes tels que les AA, les NA, Prostate 44... on s'engouffre dans l'estaminet, et là, c'est le drame : ils passent Rain Dogs, un vieux Tom Waits que je n'ai quasiment pas acoustiqué depuis que j'ai posé mon verre, en '92, et rien que d'entendre le refrain de More Than Rain au début de la face B, j'ai tout qui me remonte...

It's more than rain that falls on our parade tonight
It's more than thunder 
And it's more than a bad dream now that I'm sober
Nothing but sad times...

La blague à la con sur Dieu qui marche toujours 
au début de la phase d'alcoolisation
Cette chanson qui résonne comme une ordonnance pour fanfare anémiée n’est pas vraiment une réclame pour l’arrêt de la boisson. Faut dire que sans Tom Waits, je ne serais peut-être pas devenu malade alcoolique de manière aussi rapide et  enthousiaste. Il semblait incarner une publicité vivante pour le produit, et m’a longtemps servi de prétexte et de modèle pour boire. Comme j’étais très fan, je me suis longtemps demandé, avant et après avoir cessé de consommer, si ce mec avait vraiment bu tant que ça ou si c’était du flan, et s'il était aussi sobre désormais qu'il le prétendait en '87 dans More than Rain, je n'ai jamais eu la réponse parce que c'était avant internet, et entre-temps j'ai oublié la question parce qu'elle a perdu toute espèce d'importance, Hortense, mais dans la nuit qui suit cette réunion dominicale de novembre 2018, elle me revient en tête et je pars à la pèche, je ne dors pas beaucoup en ce moment et au bout d'un temps certain je tombe là-dessus :
où Tom raconte comment sa femme l'a sauvé en l'amenant à fréquenter les AA et à poser son verre, et où il fait la part des choses.
 "I mean, one is never completely certain when you drink and do drugs whether the spirits that are moving through you are the spirits from the bottle or your own. And, at a certain point, you become afraid of the answer. That’s one of the biggest things that keeps people from getting sober, they’re afraid to find out that it was the liquor talking all along."
© Daniel Goossens
(à gauche sur la photo)
Incroyable ! ça fait 30 ans que j'espérais qu'il lui fut arrivé la même chose qu'à ouam ! Merci la programmation musicale du Délirium ! Merci à ma Puissance Supérieure !
Tom Waits est des nôtres !
il est Témoin de Gévéor comme les autres !
Je ne fréquente plus les réunions AA depuis des années, je ne bois pas, je n'ai pas soif, je n'ai pas envie d'aller m'y vanter des mérites que je ne m'attribue pas, je préfère me la péter en solitaire sur mes blogs, je n'avais pas du tout prévu de devenir dépendant de ce produit - ni d'aucun autre, d'ailleurs - j'estime avoir restauré une bonne santé qui préexistait à l'apparition du symptôme alcool et ne vois donc nulle raison de me réjouir, je ne ressens pas non plus le besoin maladif d'aller exposer en réunion AA mes vues hypo-dépressives sur l'évolution de mes apnées du sommeil spirituel en me morigénant de ne pouvoir pour aujourd'hui (comme il est dit dans Notre Méthode) appliquer le programme de rétablissement qui nous est suggéré dans d'autres domaines de ma vie, et ces idées font sans doute partie de la maladie, d'ailleurs je les expose aisément en réunion, puisque coucou, m'y revoualou.
Pourtant, après avoir accompagné C. en réunion ce dimanche sans avoir fourni d'effort particulier, lié que je suis par le serment de Toronto, j'y dénombre 2 pelés & 3 tordus anonymes mais très sympa, c’est agréable d’être accueilli aux AA quel que soit le nombre d'années d'absence, y’a pas beaucoup de groupes humains capables de cette chaleur "à froid", ça procure un attachement positif, ça prouve que le mouvement reste vraiment tourné vers le meilleur de ce « désir sincère d’arrêter de boire » et de continuer d’arrêter, et de la joie sans mélange issue de la libération de l'esclavage !
Et si je suis capable de retrouver le chemin des réunions pour quelqu'un qui a sollicité mon aide pour pousser la porte, il existe quelqu'un d'autre à qui ça ne ferait sans doute pas de mal d'y retourner s'y confronter à d'autres alcooliques plus ou moins rétablis, parce qu'il est plus qu'un peu sorti du programme de rétablissement qui lui est suggéré au cours des dernières 24 heures et de celles qui les précèdent, et dès le lendemain je me fais la réunion du lundi rien que pour moi, et je retrouve mes potes âgés qui m'accueillent eux aussi comme s'ils m'avaient vu la semaine précédente, et le jeudi j'en fais une troisième avec C. et j'y retrouve un mec que je croisais dans les meetings à Paris il y a 25 ans, et ça ne me laisse pas insensible.



Ca m'est arrivé d'être en déplacement (en France mais aussi en principe à l’étranger), d'aller à une réunion AA et de m’y sentir chez moi. Le mois dernier, une journaliste m'avait spontanément filé un contact à Ajaccio pour y aller, ça aurait été rigolo, mais je suis resté collé à un autre CDD plombier polonais continental subjugué comme moi par l'insularité locale.

En quête d’un minimum d’honnêteté sinon c’est pas la peine de venir, lorsqu’on me passe la parole en réunion je dois reconnaitre que je traverse une période un peu perturbée, j’ai chopé un attachement là où je ne m’y attendais pas, il était sans doute là en germe, attendant les circonstances favorables pour s’épanouir, et maintenant l'obsession est là pour que je m'en éloigne, en attendant c'est inconfortable. Heureusement la philosophie AA aurait tendance à me ramener aux fondamentaux. Et puis grâce aux meetings j’irrigue mon cerveau en faisant des choses nouvelles, l'autre soir j’étais ravi d'arpenter ces quartiers de la ville dont je ne suis pas familier, j'adore marcher, d’ailleurs je me suis paumé grave, mais sans alcool, rien n’est vraiment grave. 

Accompagner C. à ses premières réus c’est juste transmettre un peu de ce que j’ai reçu, et c’est précieux. Et je ne veux pas interférer avec ses débuts en AA, je trouve ça déjà génial qu’elle soit venue et revenue aux réunions cette semaine et qu’apparemment ça lui fasse de l’effet, ça veut dire que les AA, ça marche encore (j’ai parfois des doutes, dont je lui fais part, pas pour moi, je vis sur mes acquis, mais pour les nouveaux) et je n’ai pas d’autre intention / prétention que d’être un passeur, comme J. l’a été en lui filant mon numéro, et je ne voudrais pas paraitre insistant, l’attrait vaut mieux que la réclame dit-on chez nous même si ce slogan date un peu, plus personne n’utilise le mot réclame depuis la mort de la mère Denis.

C. me parle de son envie de capituler, j’essaye de l’aider à distinguer entre abandonner la lutte (contre la soif) et lâcher prise (admettre sa défaite devant le produit et passer à autre chose)  (et pas à un autre produit, si possible)
Je lui souffle qu'en étant attentive en réunion, y'a quand même beaucoup de matos qui est déballé, et les gens qui ont de la bouteille dans le mouvement expliquent bien comment ils ont procédé, c’est instructif et distrayant. J’admets que oui, les addictions un peu lourdes comme l’alcool, quand on cesse de se destroyer avec, mettent à nu le manque, et qu’il faut s’en occuper. Sinon, les les blessures secrètes que tu traitais par l'alcool, elles vont revenir s'occuper de toi, et elles vont pas faire semblant. J’ai fréquenté pas mal de psys, de différentes écoles, j’ai appris des trucs, mais au final, c’est quand même à moi de faire le taf. Heureusement, d’ailleurs, sinon je resterais un assisté, un infirme spirituel.
Bon ça y est, je recommence à ne plus pouvoir dormir plus de 3 heures d'affilée sans neuroleptiques, la reprise est bien là, tu l'as voulue tu l'as eue. 
C'est quand même c’est moins grave que si c’était pire.

Je fumerais bien une clope, tiens.
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échangé avec C. :

" Je n'y croise pas beaucoup de jeunes, dans ces réus, et les rangs me semblent bien clairsemés par rapport à la décennie précédente, je n’en fais pas une maladie, mais je me mets à la place d’un(e) jeune qui franchit la porte pour la première fois et qui débarque dans un groupe où la moyenne d’âge est sensiblement élevée… comment va-t-il s'identifier pour accrocher l'abstinence ? je ne vois pas bien comment enrayer le phénomène - j’ignore s’il y a un réel « déclin » en nombre de membres, mais j’ai trouvé que les groupes qu’on a faits ces 2 dernières semaines n’étaient pas particulièrement fournis.
- Oui ben c’est peut être à nous de les fournir !! Dommage que tu ne veuilles pas animer en plus toi qui aimes parler !

- Merci, ça me rappelle l’histoire du mec qui se tourne vers Dieu parce qu’il voit un gamin crever dans la rue, et il entre alors dans une Sainte colère :
« Dieu, espèce de salaud ! cet enfant est en train de mourir, et tu ne fais rien ! »
et Dieu lui répond :
- Comment ça, je ne fais rien ??? Je t’ai fait, TOI ! »
(racontée sur le bon ton, cette histoire te garantit peut-être une limonade gratuite au Délirium avant la réu)
L’essentiel, c’est qu’on aille bien, les autres on s’en fout !
;-))))))
Pour ce qui est d'animer, j’en suis à essayer de freiner une perturbation, en cessant de l’alimenter.
C'est pas évident, surtout après avoir passé un mois à essayer de faire sauter une porte avec ma volonté déchainée du fait que j'arrivais pas à l'ouvrir avec le coeur (encore un concept AA ma foi bien utile)
Donc pour ce qui est de modérer les réunions,  la première urgence c’est de parvenir à redevenir modéré.
Ensuite on verra.
Et je n’aime pas parler, ou alors de moi, mais ça me saoule vitement.
J’aime bien écrire, parce que écrire c’est radoter, et avoir toujours raison dans son discours tant qu'on reste seul ou entouré de ses amis imaginaires…
... c'est un peu naze, parce qu’au moins, quand j’ai tort, j’ai la chance d’apprendre quelque chose de nouveau et d’utile.
...je noircis le tableau, mais y’a de ça.

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La semaine suivante au Délirium, en attendant C. devant ma limonade, c'est pas Tom Waits qui passe dans le poste mais un groupe de rock sixties, la curiosité me pousse à demander au barman ce qu'on entend, ça fait combien de siècles que j'ai pas discuté avec un barman ? et nous voilà partis à causer musique, ça devient vite pointu, il m'évoque son goût pour les reprises françaises des années 60-70 du rock américain et les traductions littérales des expressions idiomatiques qu'on trouve dans ces chansons, le pire des yéyés pour lui c'est Eddy Mitchell qui a massacré "No Particular Place to go" de Chuck Berry par des paroles particulièrement détournées et ridicules, je me détourne du comptoir pour voir si on n'est pas filmés, car j'ai écrit deux jours avant un article sur le sujet... ça veut dire quoi, que l'extérieur reflète l'intérieur ? c'est dingue, quand même...



« Coïncidence : Tu ne faisais pas attention à l’autre moitié de l’événement. »
Chad C. Mulligan, Lexique de la Déliquescence
cité par John Brunner dans Tous à Zanzibar


Le Délirium : l'endroit idéal pour écluser un godet entre alcooliques 
sympathisants non pratiquants juste avant la réunion AA.



Epilogue : 

1/ au bout de deux semaines C. me libère de mon engagement en me disant que c'est bon, maintenant je vole de mes propres ailes... c'est bien cool, je vais pouvoir redéployer les miennes.
2/ pendant les finitions de cet article beaucoup trop boursouflé pour être honnête, j'ai éconduit les fâcheux téléphoniques habituels : la Fondation de France, les tristes enculés des chiens d'infidèles soit-disant d'aveugles de l'UNADEV. Allez pourrir ailleurs. J'ai mes oeuvres.

vendredi 2 novembre 2018

Le blues du dentiste

Le jour des morts, je cours, je vole, 
Je vais, infatigablement, 
De nécropole en nécropole, 
De pierre tombale en monument. 

Georges Brassens, La ballade des cimetières.

Normalement, début novembre, je suis dans ma belle-famille, ou ce qu’il en reste, pour aller saluer tous ces morts que je n’ai pas connus, et les quelques-uns que j’ai connus. Et les survivants. Des fois je préfère rester à Nantes pour les Utopiales, mais cette année l’affiche est tellement laide que je n’ai aucun regret à m’enfuir. Pourtant j’ai repéré au premier coup d’oeil qu’elle est de Beb Deum, que lui-est-il arrivé ? Beb, si tu me lis, reprends-toi, redeviens l’illustrateur magicien que tu fus il y a 300 ans dans les pages de Métal Hurlant. Et donc, la Toussaint dans l’albigeois, comment que ça se danse ? hé bien disons que y'a des saisons plus animées que d'autres. Cette année c'est assez calme. A 73 ans, Tatie régresse doucement vers une triste parodie de sub-humanité, confite dans la rancoeur et l’orgueil blessé d'une princesse déchue, la vie n’a pas été tendre avec elle mais elle la lui a bien rendu, alors que Mamie d’Albi, à 91 ans, est restée valide, souriante, fraiche et autonome, comme si Gériatrix, la fée du troisième âge, la reboostait toutes les nuits en secret à grands coups de baguette magique, même si elle regarde un peu trop Nagui à mon goût, ce dont on se fiche.

En ce qui me consterne, je me traîne un blues d'attachement post-Corse assez encombrant et handicapant au niveau du choix des pensées, mais chacun ses problèmes, je me soigne par la lecture et le jogging : j’ai remarqué que le fait de ressasser dégradait ma concentration, donc je fournis un effort inverse de défragmentation par une attention soutenue à des ouvrages traitant de la Corse ou se passant en Corse, pour l'instant ça ne marche pas terrible.

un flim qui ne se passe pas
en Corse, mais ça pourrait
Pour vous parler très franchement, je crois que je tente de rester dans le mood et d'alimenter l’obsession tout en prétendant m’en détacher, je lis donc "la Corse, ile de Granit" de Dorothy Carrington, une Anglaise qui est tombée amoureuse de l'île à la fin des années 50 et l'a parcourue en tous sens, livre fortement suggéré par des amis suisses résidents sur l'ile depuis 40 ans que j'avais visités lors d'un précédent séjour, et sur les précieux conseils de Louis Julien Poignard, président à vie du Groupement de Réalité Réelle Ratée, je lis aussi en parallèle "A son image", de Jérôme Ferrari que j'ai volée dans son garage, une histoire très triste et très contemporaine qui se passe en Corse.
Et bien sûr Les déportés du Cambrien de Robert Silverberg, mais ça c’est pour me détendre, j’ai du mal à écrire un article sans mettre le mot Silverberg dedans, c’est devenu un tic.
Et le jogging, hé bé comme je suis dans mon septième mois d’abstinence de tabac, je commence à pouvoir trottiner sur plus de 10 km tous les jours, donc ça devient intéressant en termes d'effet, bien que ça soit toujours astreignant à pratiquer, même si endorphines riment avec géraldines.
Ce sont peut-être les vibrations du trot sur route (50 km cette semaine-là) qui font que le 1er novembre au soir, j'ai une incisive du haut montée sur pivot - conséquence d'une période de ma vie plus relâchée sur le plan de l'hygiène dentaire, sans parler de ma chute de 17 mètres dans un ravin - qui me lâche et choit dans ma bouche. Il faut que je m'en occupe tout de suite, car la semaine prochaine je repars à Bourges, et il ne faut pas traîner avec les pivots, la gencive peut se déformer, et on est quittes pour repartir à zéro.
Effet collatéral du lendemain des Trépassés ? Tous les dentistes du coin sont pleins, ou absents. 
J'en vois un qui porte un nom maghrébin dans le volume Les Pages Jaunes de Mamie(1), je me dis qu'il y a des chances qu'il soit dispo, c'est pas raciste, vous ne connaissez pas les Tarnais. Effectivement, super-dévoué à sa clientèle, il me dit au téléphone pouvoir me caser cet après-midi entre deux patients.

le vieux dessin de Xavier Gorce
Quand j'arrive à son cabinet, c'est lui qui vient m'ouvrir, il n'a pas d'assistante. Et à peine installé en salle d'attente, il revient me chercher et me prie de le suivre à son cabinet; dès les premiers échanges parlés, ça commence à déraper. Il me demande comment c'est arrivé, d'où je viens, et je ne sais pas, vu que je ne parviens guère à penser à autre chose, je ne dois pas pouvoir m'empêcher de lui souffler que j'ai passé une semaine de rêve à Ajaccio et que j'ai du mal à m'en remettre, et il part tout de suite dans les tours, pas les deux qui se sont effondrées en 2001, non, mais il surenchérit sur les rêves qu'il avait lui et qu'il a réalisés, comme faire le tour du monde, retaper un château et l'habiter avec la femme de sa vie, ce à quoi je lui rétorque en me rappelant un vieux dessin de Xavier Gorce que si ceux-là sont achevés il va lui falloir trouver un nouveau rêve; il me regarde alors d'un air penché, comme s'il y avait un mot que je ne comprenais pas dans le mot "heu-reux", je n'insiste pas, la dernière fois que j'ai voulu plaisanter avec un dentiste, un juif sépharade, il était en train de me dévitaliser une dent et je lui ai raconté la blague ashkénaze "alors c'est un juif, il rencontre un autre arabe", et ça s'est assez mal fini pour ma dent.
Je comprends progressivement que je vais avoir droit à une conférence spiritualiste sur l'état du monde et des gens qui le peuplent, que je le veuille ou non, donc je choisis de le vouloir et de participer, sinon ça va être chiant.

Qu'apprend-on sur les bancs
de la maternelle de la spiritualité ? 
Pendant qu'il me bricole la prothèse dentaire et trifouille mes intérieurs buccaux, j'ai droit à un exposé circonstancié de ses vues z'éclairées sur les gens qui ne sont pour la plupart ni conscients ni libres, un autre, bienvenu en ce moment précis de ma life, sur les racines de l'attachement, un autre encore sur l'insolence du bonheur qu'il incarne auprès de ses amis... comme j'ai la bouche encombrée par intermittence de cotons, de clamps et de ciment à prise rapide, c'est pas facile de soutenir la conversation, mais il ne s'en formalise pas. Il sait qu'il bénéficie d'un auditoire captif, il en profite pour pousser son avantage. Je comprends que j'ai affaire à un autodidacte acharné qui dit avoir pris beaucoup de temps pour étudier et comparer des systèmes de pensée qui l'ont mené à une approche largement inspiritée(2) du bouddhisme; il cite tout d'abord le dalaï-lama comme lecture, puis finit par se citer lui-même, dans un court poème qu'il me récite de tête sur un homme qui, dans le repos de son âme, peut remercier Dieu de pouvoir goûter le nectar divin déposé en lui.
Il fait ça tout en rédigeant la cyber-feuille de maladie, c'est assez émouvant. 
Dans un autre temps, c'est moi qui bassinais mes amis avec ce type de discours, mais j'ai fini par moins bien tolérer le décalage entre ce que je racontais et ce que je vivais, et j'ai lâché l'affaire avant de sombrer dans l'alcool et le pessimisme. La démence, je l'ai gardée pour plus tard.
Puisque ce banal rendez-vous de chirurgie dentaire de lendemain des Trépassés a maintenant viré à la conférence Krishnamurti, je m'inquiète à un moment donné de la durée de la séance et m'enquiers d'éventuels patients éventuellement en train de mourir d'autre chose dans la salle d'attente et susceptibles de réclamer des soins après mon passage, il me répond qu'il les a prévenus et que tout va bien. Dans ce cas, je ne m'inquiète plus, bien que la causerie prenne un tour surréaliste quand il file une dernière analogie : "je veux me réveiller un jour dans la peau d'un Roi, et pour cela rien de tel que de traiter ma femme comme une Reine : tous les matins, je lui prépare le petit déjeuner, puis je le lui apporte au lit, et nous prenons une heure pour discuter."
C'est pas con, il faudra que j'essaye.
Mais il a pas dit combien de temps ça allait prendre.
Il ne prend pas la carte bleue, il y a un distributeur juste à côté du cabinet où je retire 200 euros en liquide que je lui remets, je n'ai pas vu l'ombre d'une feuille de soins il a tout fait sur son écran dont je ne vois que le dos, mais ma confiance est absolue, à ce stade, ma dent est recollée, la feuille de soins il m'a dit qu'elle était partie, que je n'allais pas être remboursé de beaucoup mais qu'il s'était arrangé pour que ce soit au max, nous avons émis des phéromones de satisfaction mutuelle, et je lui dis en rigolant que j'en ai pour mon argent.

Rois et reines
Sur le contenu, c'est vrai, rien à dire, c'est de la spiritualité non connotée d'assez bonne tenue.
C'est plus sur la façon de transmettre que je le soupçonne de cranter dans le vaurage.
Trop démonstratif, trop volubile.
Ce n'est pas clair qu'il installe une telle intimité dans une relation de soins qui n'en demande pas tant. Mais de l'aveu même des astrophysiciens, la Vie est un phénomène extrêmement peu répandu dans l'univers, c'est une raison nécessaire et suffisante pour lui faire honneur le plus souvent possible et tenter en toutes occasions de la porter à son point d'incandescence, comme mon nouvel ami issu de la diversité, ouh que c'est laid et insultant comme expression, j'en reviens pas. Après tout, ce chirurgien-poète ne le cède en rien aux ingénieurs-poètes de la citation de Silverberg qui ouvrait le post précédent. Plus tard dans l'après midi, j'apprends auprès de vieux paysans tarnais amis de mamie, que la femme du dentiste, hébé elle travaille au crédit agricole, elle fait 180 kilogs et s'obstine à mettre des mini-jupes, congue, alors qu'elle a un peu passé l'âge.
Ca me rend son témoignage encore plus beau et émouvant.


(1) Mamie est tellement vieille que chez elle y'a pas internet, juste un filet de wifi qui coule au fond du jardin et qu'il faut attraper avec un iPad, et on se retrouve à consulter la version papier des Pages Jaunes, et on n'en meurt pas, mais il faut se souvenir du geste interactif du pouce pour changer de page.

(2) qu'as-tu cru lire ? ce mot n'existe pas dans la langue française, c'est normal mais il devrait.


Le blues du dentiste est aussi une chanson d'Henri Salvador.

vendredi 26 octobre 2018

J'ai tué Robert Silverberg (3)

Je compris enfin ce que les femmes voulaient dire en déclarant que les Grecs font l’amour comme des poètes et les Romains comme des ingénieurs. Ce que j’ignorais jusqu’à présent, c’est que les ingénieurs ont parfois des talents dont les poètes sont dépourvus, et qu’un ingénieur est parfaitement capable de se faire poète, mais ne réfléchirait-on pas à deux fois avant de traverser un pont construit par un poète ?
Robert Silverberg, Roma Aeterna 

Je me baigne au pied de ce hlm.
Tu le crois, ça ?
On est le 26 octobre.
Je me baigne dans la baie d'Ajaccio tous les jours entre midi et deux, une superbe CDD à mon bras; j'y crois pas; l'eau est à 21°, et les Corses la trouvent froide; on annonce l'arrivée de l'hiver pour la semaine prochaine; je suis venu travailler une semaine sur l’île de Beauté après avoir gagné un concours de circonstances : un coup de fil passé au hasard au planning de la station insulaire à un moment crucial; depuis le début de la semaine, j'ai toujours ma serviette ultra-fine et mon maillot dans la poche intérieure de ma veste en jean. Je vais faire un tutoriel vidéo : "comment faire sécher un maillot de bain dans une salle de montage video". J'ai encore plus de mal à y croire que tout à l'heure : depuis juillet c'est le Never Ending Summer de la mort qui tue pas pour Warsen.
Comment tout cela est-il arrivé ?

Début septembre, après avoir filmé copieusement Dédé et Mireille, les idoles de ma jeunesse, et les avoir montées voluptueusement dans la foulée, je vais passer une semaine à Bourges, toujours comme jeune CDD migrant de 55 ans pour une grande chaîne de télévision régionale. Je fais les bouquinistes, puisque le soir je me fais suer comme un rat mort à l'hôtel; et puis l'état des libraires d'occasion m'en dit beaucoup sur l'esprit de la ville. Depuis que j'en ai relu cet été, j'ai envie de continuer à redécouvrir Silverberg, en particulier un roman ambitieux qui n'est pas de la SF et dont j'ai découvert l'existence en compulsant sur le Net pendant mes temps morts à la station régionale, parce que des Silverberg y'en a plein de seconde main sur Amazon, et sur Gibert.com, j'en débusque même un bon paquet sur des sites comme noosfere, mais à la Fnac de Bourges ou chez les libraires d'occasion IRL, il y en a très peu, voire même pas des masses. Au bout d'un moment que je bourrine des sites de vente en ligne et que je découvre de nouvelles pelletées de romans de lui dont j'ignorais absolument l'existence, je me rends compte que j'ai envie de Silverberg comme j'aurais envie de clopes, d'alcool ou de porno. Pour apaiser la tension née d'un désir insatisfait et auto-engendré.
Trop ballot.

Du coup, je retourne farfouiller chez les dealers de papier jauni, qui se plaignent globalement que leur heure est passée et que rares sont désormais les mortels à franchir le seuil de leur échoppe, je dédaigne le château de lord Valentin et son heroic fantasy, mais je trouve Roma Aeterna pour 7 euros, dont l'argument me séduit : et si l'Empire romain n'avait jamais disparu ? c'est le Philip K.Dick de Siva qui aurait été content...et Silverberg de dérouler l'histoire parallèle d'un Empire romain qui a connu bien des vicissitudes, des guerres et des crises politiques mais qui n'a jamais cessé d'exister et de faire régner, avec quelques interludes sanglants, la Pax Romana. Le christianisme y est inconnu, ne serait-ce que parce que les Juifs n'ont jamais réussi à quitter l’Égypte des pharaons. Quelques siècles plus tard, un envoyé spécial de l'Empereur élimine un prophète d'Arabie avant qu'il ait eu le temps de fonder l'islam. La technologie évolue plus lentement que dans notre continuum... De retour à Nantes, comme la frustration est toujours là, je m'énerve sur des forums de download pourris, je relance des vieux liens, je scrute des blogs cachés, je m'aventure sur des sites de bittorent pleins de virus, et au bout de quelques jours je ramène dans mes filets virtuels une quarantaine de romans de l'auteur, au format ePub, que je n'ai plus qu'à glisser dans mon iPad.  

Sauf que faisant cela, j'ai tué Robert Silverberg en moi, et surtout mon envie de le lire. 

J'ai vraiment du mal à lire sur tablette, ça me fatigue les yeux, il faudrait que j'achète une liseuse mais comme toujours en ce qui concerne mes activités clandestines, c'est le côté illégal qui m'excite. "Le désir fleurit, la possession flétrit toute chose". Pauvre pomme, comme on dit chez Apple.

Mais bon, depuis 6 mois que j'ai arrêté de fumer du tabac, j'ai connu un mini-éveil spirituel, qui perdure un peu, et qui m'amène à m'interroger : suis-je obligé de rester coincé dans des choix merdiques et insatisfaisants ? Non. Alors je commande deux ou trois vrais livres en papier à ma libraire de quartier, dont ce fameux "Seigneur des Ténèbres" de Silverberg que je voulais lire au départ. Et je pars en Corse avec Roma Aeterna version papier, je ne veux pas me mettre en danger avec une tablette, faisant des simagrées, prétendant être intègre, progressant soi-disant comme avant dans l'intention de cesser de fumer et de renoncer aux passions néfastes, de devenir plus sociable, d'avoir un historique de navigation immaculé.
Mon oeil. Pour ne pas citer un autre organe, très lié au premier. 
Mais où pouvais-je bien être ces 15 dernières années, à part planqué derrière un rideau de fumée, avec juste les pieds qui dépassent sous le rideau ?
Au cyber-bistrot, sans doute.

[EDIT]
ce qui m’a bien plu aussi à Ajaccio c’est le jour où je n’ai pas eu de pause à midi, je suis allé nager le soir, il me fallait ma dose, la nuit était tombée, j’étais tout seul sur la plage de ville à me déshabiller rapidement et me jeter à l’eau dans le noir avant la tempête qui s’annonçait par des bourrasques et allait dévaster Ajaccio dès le surlendemain, j’avais un peu peur mais j’avais dit aux autres que j’y allais alors je me suis laissé glisser dans la mer noire sous un ciel d’encre, et j’ai connu la terreur commune à tous les organismes vivants de me faire dévorer par des formes de vie primitives issues des profondeurs obscures, il n’y a pas eu moyen de faire du dos crawlé, il fallait que je voie les monstres arriver de face, mon cerveau me hurlait que j’allais me faire bouffer mais j’ai tenu bon, j’y suis même retourné trois fois de suite pour voir si l’adrénaline atteignait un seuil au-delà duquel on devient moins sensible, mais non, c’était toujours les mêmes frissons, alors je suis sorti de l’eau au bout de 20 minutes, tout content d’être encore en vie.

[EDIT 2]
un soir indéterminé de 11 novembre deux semaines plus tard, je pars courir au crépuscule sur un parcours de 80 minutes, il fait quasiment nuit sur les derniers kilomètres, et je ne ressens pas du tout les frayeurs surgies de mes profondeurs dans la Méditerranée nocturne, le plus dangereux c'est les racines des arbres qui bordent le chemin et les flaques (il a plu toute la journée) mais les chevilles s'assouplissent pour se préparer à la chute et au final il n'y a ni mal ni peur.

mercredi 3 octobre 2018

Sea, sex and sun... and Silverberg (2)


la côte entre Contis et Mimizan
En juillet, nous passons trois semaines à Contis. Un peu en dessous de Mimizan. Mimizan, on dirait le nom d'un teckel prononcé par les lèvres déformées par l'affection de sa maîtresse, incarnée par Divine dans sa période Pink Flamingos. Mimizan ! cesse de lêcher le monsieur ! Je déteste Mimizan, station balnéaire des Landes version résidentielle. Disons plutôt que dans cette incarnation je n'ai pas d'énergie à dépenser dans la détestation, mais que mon aversion phonétique pour le nom de la ville m'interdit d'y séjourner. Mimizan, je n'y mets pas plus les pieds que Jean Yanne ne roulait sur les routes départementales.

La rue de Contis.
Alors que Contis, méconnue des surfeurs, des Allemands, et des surfeurs allemands, oubliée par le tourisme de masse, se distingue aussi de ses voisines littorales par la faible densité de son habitat, la frugalité de ses infrastructures hôtelières, la bonhomie de ses autochtones, l'absence totale de buraliste, de commerces et d'administrations, l'immensité de sa forêt domaniale, qui fait écran au brouhaha mental du reste du continent, et l'imprévisibilité de l'état de sa plage, sculptée chaque année de manière différente par l'océan, creusant le rivage de dépressions aléatoires, temporaires et mouvantes, qu'on appelle des baïnes et qui génèrent des courants entraînant parfois au large les nageurs.
Qui préfèrent dès lors pour la plupart rester des "baigneurs", et se faire secouer dans les vagues qui déferlent là où ils ont pied, sur les quelques mètres de l'estran qui nous séparent de la pleine mer, sous les yeux des maîtres nageurs-sauveteurs qui surveillent cinquante mètres de plage linéaire délimités par deux piquets depuis le sommet de leur guérite à roulettes et interdisent férocement d'aller se noyer hors de leur vue. Ou alors il faut marcher jusqu'à la plage dite des Allemands (sic) 500 mètres plus loin, et 500 mètres à pied dans le sable, ça fait réfléchir.

Tu vas te baigner là-dedans, ça guérit tout.
Enfin, toi je sais pas, mais moi oui.
Aller nager derrière la barre de rouleaux demande aussi une certaine technicité car une fois franchie, plus rien ne vous empêche de vous faire emporter par le courant latéral, plus ou moins fort selon la marée. Une fois, à Biscarosse, il y a bien des années, j'ai bien cru ma dernière heure arrivée, et je n'ai dû mon salut qu'au fait d'avoir lâché prise et cessé de lutter contre le courant, avant de pouvoir revenir plus tard et plus loin vers le rivage, je suis donc très vigilant sur mes prises de risques nautiques(1), mais cette année l'océan est assez indolent, rarement démonté, c'est un peu sportif mais ça va. Je suis assez en forme du fait de mes 3 heures hebdomadaires de jogging depuis l'arrêt du tabac, et puis par ces chaleurs je ne cours pas vraiment, on va dire que 82 kgs de viande parfumée au lithium trottinent benoitement par 25° tôt le matin dans la forêt sableuse; sur les conseils d'un ami j'ai essayé de partir à jeun, après avoir mangé une gousse d'ail et bu un jus de citron, mais j'ai bien failli tout dégobiller et j'ai interrompu sa cure à la con, je trottine à la fraîche, j'essaye d'apprendre à courir dans le sable, un jour sur deux, entre 60 et 80 minutes, et ça me suffit; et je ne cherche pas à tout prix à me faire secourir par les CRS, j'assiste une après-midi à l'hélitreuillage d'un gars qui a sans doute présumé de ses forces en planche de surf, rien de méchant, il a été repéré aux jumelles depuis le poste de secours et c'est allé assez vite, c'est quand même un peu la honte de se faire ramener en hélico, enfin c'est toujours mieux que de ne pas rentrer du tout en laissant derrière soi une famille endeuillée et la location de vacances pas finie de payer.
Cette année encore les vrais dieux de l'océan c'est les kite-surfeurs, qui font corps avec leur planche aérotractée, avec les vagues, le vent et le reste. Ils sont ivres d'une technicité que ne réclament ni le jogging en forêt, ni les pizzas au magret ni les 6 romans de Silverberg que j'ai achetés à Tours pour 3 euros (voir article précédent), et que j'avalerai en deux semaines.
Lire ou relire les romans de Silverberg des années 60/70 c'est repartir, mais on peut dire régresser, vers une époque où la Science Fiction ouvrait tous les possibles et s'autorisait toutes les expériences. On n'était pas obligé de verser dans les dystopies morbides et phallocentrées. Pour moi c'est aussi retrouver le bouillonnement intellectuel de ma jeunesse, bien que mon panthéon comptait surtout Dick, Matheson, Spinrad et Sturgeon, Silverberg était passé un peu au large. Ces dernières années je ne savais plus lire des livres, avant et après ma dépression, et depuis que j'ai repris ça me demande de la concentration, comme quand on réapprend à marcher. Mais Silverberg, ça descend tout seul. Amen.

Ces trois semaines passent bien trop vite, ce qui est le signe de vacances réussies, ou alors qu'on n'a pas fait attention à l'instant dans sa durée. Rien que d'y repenser, j'ai un flash d'une course à pied trottinée qui m'a mené dans les dunes, quelques kilomètres au-delà de la petite station balnéaire, sur le chemin forestier qui mène à l'indicible Mimiz... au bord de l'océan désert, les pieds délicatement posés entre des spécimens de la flore dunaire si fragile, à l'endroit et au moment propices à saluer mes obsessions passées et les autoriser à me quitter comme me le suggère Jack Kornfield dans "Après l'orgasme, le pressing".
Quelques jours plus tard je croise pourtant une jeune femme au teint plus que bistre qui me subjugue pendant de longues minutes au bord de la baignade, sous un ciel d'orage, mon oeil est attiré par elle comme un aimant, l'autre aussi, mon champ de vision se rétrécit, je crois avoir absorbé des alcaloïdes, le réel se coagule, ma pupille commence à haleter, je n'étais pas sur mes gardes, je ne m'attendais pas à ça, mais sans doute que les choses restent là où elles sont tombées, jusqu'à ce qu'on les ramasse. Je vais me faire brasser dans les rouleaux mais l'obsession me poursuit, elle est restée sur le rivage avec de l'eau à mi-cuisse, jouant avec une sorte de fourreau en laine noire mouillée qui en révèle bien plus qu'il n'en dissimule, je pense au professeur d'université dans La Bête qui meurt de Philip Roth que je viens de lire pour me désintoxiquer de Silverberg, mais la seule chose à faire, c'est de sortir de l'eau, détourner les yeux et regagner l'appartement.

A Contis, toute la folie du monde disparaît hors-champ, c'est chouette. Et même si je sais pertinemment que la Nature nous est indifférente, j'ai l'impression de communier avec les arbres, le sable, les vagues, et même les espèces de mouches molles qu'on ne trouve qu'ici et qui viennent se coller sur nous quand on se balade en forêt, et qui sont totalement insensible aux vigoureuses claques que nous nous assénons pour les tuer. Pour nous, c'est un endroit qui ressemble à la Louisiane, à l'Italie, pour paraphraser Nino Ferrer et son Sud. Nous ne pouvons expliquer pourquoi on s'y sent si bien, mais ça nous plait tellement que nous revenons y passer quelques jours fin septembre. Nous nous sommes avoués être tombés amoureux de l'endroit, au point d'y chercher une petite maison à acheter. Heureusement, nous n'avons pas d'argent disponible, et nous contentons du rêve en pêchant les vitrines des agences immobilières. La plupart des restaurants ont fermé, les touristes sont au bureau, la grand-rue est déserte, la plage et la forêt sont à nous. En trois mois, la température de l'air et de l'eau ont bien chuté, et sur la plage le sable s'est encore élevé de quelques mètres, défaisant le paysage de juillet; la pente ainsi créée génère des rouleaux de bord conséquents : vous approchez du rivage sans méfiance et au moment de tremper l'orteil, une armoire normande liquide surgit de la mer calmée et vous tombe dessus, vous brisant plusieurs vertèbres au passage. On appelle ça du shore break si on veut faire branché. J'observe la fréquence du phénomène pour passer entre deux trains d'ondes, mais c'est tendu; finalement, je fais 300 mètres à pied sur la droite pour trouver un passage plus favorable. Une fois inséré dans le flux marin, le courant latéral me ramène bien vite à mon point d'origine. Si je nage tout le temps vers la droite je fais à peu près du surplace, comme cet été. J'aime bien ce voyage immobile mais sportif. Des mémés m'observent de la berge d'un air envieux. J'aime bien aussi. Au marché de Saint-Julien, il y a un repas associatif, on y déjeune d'une assiette de poulet au riz pour 3,50 euros sur des grandes tables de 10 et nous sommes rapidement abordés par une copie locale de Jim Harrisson qui nous explique que si on ne fait pas l'effort de s'intégrer faudra pas venir pleurer si on se retrouve avec de l'huile de vidange ou un sanglier mort dans notre piscine, comme certains parigots de sa connaissance.
Les gars du cru n'ont pas l'air plus malcommodes qu'ailleurs, une fois qu'ils nous ont prévenus qu'il ne faut pas toucher à la chasse qui est "dans leur ADN", je les fais marrer avec mon imitation spontanée d'un vieux mexicain croisé aux Alcooliques Anonymes, et ma femme albigeoise a le chic pour les apprivoiser avec son léger accent du sud-ouest et sa faconde qui fleure bon le terroir. On devient très copains avec le gars qui nous loue l'appartement à Contis et avec qui nous déjeunons avant de regagner nos pénates nordistes. Ca peut servir. On verra bien.

(1) vu que je suis un petit gros de 55 ans, aussi, mais ça le fait moins si je mets ça dans le paragraphe. 

mardi 11 septembre 2018

L'irrésistible ascension du déclinisme chez les fans de Silverberg (1)

En avril, un peu à court de perspectives professionnelles, je refais un tour de table de nouveaux employeurs potentiels, tout en me disant que c'est surtout entre 1997 et 2008 qu'il aurait été judicieux de mettre un pied dans les sociétés de production de documentaires de la région, y'avait un virage à prendre, au lieu de ça je me suis laissé bercer près du mur par mon inertie, mon incurie et les rencontres (et surtout les non-rencontres) de l'époque. Et ma lubie chronophage de vouloir écrire une application multimédia dénonçant les dangers de l'addiction au multimédia.

Comment ai-je pu abdiquer mes prétentions aspirations artistiques professionnelles ? Au fond je le sais très bien : en restant comme un con devant mon ordi. Et ce n'est pas en balbutiant ici quinze ans plus tard des demi-vérités d'une voix sépulcrale que ça va y changer quelque chose. Assurément ça ne m'aide pas beaucoup non plus pour démarcher de me dire que tout est vain, et d'ailleurs pourquoi cette obsession douloureusement narcissique pour le documentaire ? 


"J'aimerais bien refaire du documentaire", geignerais-je volontiers si j'avais un public, mais heureusement je n'en ai pas.
En télé, le docu c'est le genre noble, par rapport à la pube ou aux actus, y'aurait quelque chose à creuser sur ce besoin de valoriser mon ego par une activité gratifiante, est-ce que tu vivrais mieux si tu savais que ton travail est vu par des milliers de gens, est-ce que ton estime de soi dépend de ça... bien que la réponse soit sans doute dans la question; finalement je ne me suis peut-être jamais remis d'avoir (brièvement) travaillé pour Arte en 1996, vivant mes pérégrinations provinciales d'après comme un déclassement, comme si j'étais une sorte de nobliau contraint par la banqueroute à grossir les rangs du prolétariat audiovisuel; la première fois que j'ai travaillé pour une station de télévision régionale, j'étais tellement content d'avoir décroché une pige que quand la fiche de paye est arrivée, je suis monté au secrétariat dire aux filles de la compta : "non mais attendez, ça c'est le défraiement, le salaire il est où ?" et je n'étais ni arrogant ni insincère, je ne pensais pas qu'on pouvait être si peu payé dans ce milieu. Et c'était il y a 22 ans.
Bref. Pour en revenir au présent de mon récent passé de maintenant, les carottes sont à la fois râpées et cuites, et ça ne sert à rien de regretter une présence d'esprit dont j'ai manqué jadis, sinon pour me rappeler d'essayer d'être lucide et conscient au jour d'aujourd'hui, lol. Un peu comme quand je mesure la quantité de concentration que j’ai gaspillée dans des process attentionnels auto-perceptifs plutôt que de m’intéresser à mon environnement, et que ma femme me sort des infos d’il y a 20 ans sur mes cousins qu'elle a captées et intégrées alors que je les ai totalement zappées parce que je n'écoutais pas, je fais alors semblant d'être tout à fait au courant en prenant le train en marche.
Avec ces nouveaux employeurs potentiels, j'ai peu d'espoir de décrocher ne serait-ce qu'un entretien, je n'ai pas grand-chose à montrer, les derniers docs que j'ai montés datent de 2007, mais je pose quand même l'acte du mieux que je peux.
Je suis peut-être un regretteur, comme l'avait diagnostiqué mon fils il y a de nombreuses lunes, même si j'ai l'impression d'avoir changé, il m'arrive de repasser par la case "j'aurais mieux fait de..." et je suppose que c'est le lot commun.
En juin je travaille à Orléans, Bourges, Nantes. Ca n'a rien à voir avec ma recherche d'emploi, il semble que j'aie mis un orteil dans le planning "Centre Val de Loire" il y a quelques mois, je serais bien incapable de comprendre comment, toujours est-il que je suis à présent un jeune CDD de 55 ans qui tente de prouver sa mobilité pour pouvoir prétendre à l'intégration dans une grande chaîne régionale d'ici une quinzaine d'années , et je le vis plutôt bien. C'est toujours salubre pour moi de quitter la maison, et surtout l'ordinateur.
Début juillet, je passe une semaine à Tours, je monte un treize minutes sur la Loire à Vélo, ça fait des années que ça ne m'est pas arrivé de faire du magazine, serait-ce un cygne d'étang ?

Tours, ville plutôt sympa, même les punks à chien planqués par la municipalité sous le pont Napoléon ne sont pas agressifs.Le soir, je traîne. J'ai eu le malheur de rentrer dans un magasin de BD de collection, le tôlier a tout bien rangé ses 20 000 ouvrages de façon rationnelle dans sa tête et sur ses étagères, je suis impressionné, il a quasiment tout ce qui s'est publié depuis les années 60, j'ai trouvé un vieil album d'Alan Moore qui manquait à ma collèque inachevée des Watchmen en édition originale pour 100 euros.
100 euros ? C'est donné ! ça ne m'arrive jamais d'acheter des bédés de collection, mais comme c'est l'argent des clopes économisé depuis au moins 75 jours, c'est de bon coeur.
Le tenancier de cette immense caverne d'Ali-Baba m'avoue qu'il va plier boutique, du fait que ses meilleurs clients ont 75 ans et viennent chercher de vieux fascicules de Blek le Roc en déambulateur, qu'il va sans doute se rabattre sur la vente en ligne (sur laquelle il est déjà présent)


Chez un autre bouquiniste, moins branché vieux papiers, gisant au milieu d'un tas d'ordures d'une pile de romans de Maxime Chattam, un recueil Omnibus de 7 romans de Robert Silverberg des années 70 : 3 €. Chute dans le réel, ça me va bien, ça, tiens et ça ira très bien pour lire cet été sur la plage, j'ai décidé de prendre 6 semaines de congés, je n'ai qu'une vie, un ami m'a proposé d'aller visiter le Frioul en voilier au départ de Marseille, d'autres potes âgés veulent que j'aille les filmer en concert dans le Lot...
Un soir, une italienne qui dîne à côté de moi en terrasse me dit que le Frioul, en fait, c'est une région de son pays, à côté de la Slovénie, alors je me demande si on peut vraiment faire l'aller retour au départ de Marseille en 8 jours, puis j'ai regardé le wiki du Frioul et j'ai compris que l'homonymie n'était pas la copine à la toponymie. Le Frioul est une région italienne, c'est entendu, mais c'est aussi une île au large de la cité phocéenne, comme disent les journalistes. Tout va bien. Le plus inquiétant serait que j'ai un peu flashé sur une serveuse cambodgienne de 19 ans(1) qui sert au bar-restaurant qui jouxte mon hôtel et à qui j'accorde des entretiens d'orientation de plus en plus longs parce qu'elle vient de rater sa première année d'histoire de l'art et qu'elle est jolie et rigolote, étant donné que pour d'obscures raisons historiques le restaurant asiatique a dû conserver le bar qui lui préexistait, bar squatté nuit et jour par des alcoolos durs à cuire mais déjà cuits et recuits, qui consomment peu mais s'incrustent au comptoir et effraient l'innocent promeneur qui hésite à se proclamer amateur de cuisine asiatique devant les Pochtrons de la Garde Impériale, ravitaillés en vol par la Madone cambodgienne des Boit-sans-soif. Heureusement, la patronne nous surveille, à côté d'elle Pol Pot a l'air de gauche, et je rentre à Nantes demain. Faudrait pas que je commence à me laisser tourner le coeur par des lolitas, j'ai vraiment pas besoin de ça.

Un troisième libraire tourangeau spécialisé SF et BD me confie que lui aussi va cesser son activité, du fait que maintenant les jeunes lisent surtout Youtube. Le kilo de comics que je lui achète est emballé dans un sac en papier kraft qui proclame le contraire de ce qu'il vient de me dire.
Ecrit avec le symbolisme du punk rock, qui jurait se trahir s'il durait plus d'un quart d'heure, no fioutcheure.
Normalement j'ai maintenant de quoi écrire un article sur la fin prochaine des librairies d'occasion spécialisées, mais je ne vois pas l’intérêt, et surtout j'ai perdu la foi dans les vertus de l'écriture (en ce qui me concerne, l'expérience, poursuivie sur une durée conséquente, a produit des fruits plutôt amers) ainsi que mes aptitudes à emballer le poisson dans le journal.
J'ai mis trois mois à écrire ce lugubrounet billet. Si je ne trouve plus mes mots, c'est qu'ils m'ont été retirés, et il y a certainement une ou plusieurs bonnes raisons, comme aurait dit quelqu'un qui vient de mettre fin à son blog.

(1)le plus inquiétant là-dedans serait bien sûr qu’elle n’est pas noire comme on pourrait s’y attendre, se répondit-il à lui même à peine de retour à Nantes. 
J'ai l’imaginaire sexuel d'un colon, affreux affreux.


Pour trouver des Blek le Roc en ligne :

jeudi 21 juin 2018

Mon nombril, ma bataille (8)

Ce qui m'a sans doute aidé à pallier l’effondrement cérébral et la montée en stupeur panique pendant ma dernière période "tout est vain" de ce premier semestre, c'est d’aller au bout de la lecture de "Jérusalem" le monumental roman d'Alan Moore, acheté et entamé huit mois plus tôt sur un coup de tête, avec l'argent des cigarettes. 
Un million de mots. Je les ai comptés. Sans les lire. Ça a été dur. Et après, je les ai lus, et là ça a été encore plus dur.
Pourtant, lire, c’est le truc que je savais le mieux faire quand j’étais petit, quand j'y repense. Voyager immobile. Je croyais à la fiction. Littérature d'évasion. Tu parles. Il eut mieux valu que je m'intéresse aux conditions objectives de mon incarcération.
Je me voulais barbare et je ne fus que geek.
Paraphrasant ainsi l'oraison funèbre d'Edgar Faure apocryphement attribuée à Clémenceau : "il se voulait César, il ne fut que Pompée".
N'empêche, je deviens ainsi le premier humain à ma connaissance (à part l'auteur, le traducteur, la mère de l'éditeur, un chroniqueur de France-Culture et deux ou trois blogueurs azimutés) à avoir achevé l'ouvrage.
J'avais fini par en faire une affaire personnelle; c'était lui ou moi.
Le livre est découpé en trois parties, j'hésite à parler de périodes parce qu'on y glisse beaucoup à travers les siècles et les époques, au gré des 35 novelettes stylistiquement hétérogènes qui le composent de fait, et seule la partie centrale, le segment dit "Mansoul" m'est apparu lisible(1), dans le sens où j'ai pu y prendre un peu de plaisir, lisible comme le serait un épisode un peu copieux du Club des cinq mettant en scène des spectres et autres enfantômes évoluant dans différentes qualités d'au-delà, enchaînant les péripéties tout à fait dans l'esprit des nains de Terry Gilliam qui ont dérobé la carte du Temps à l'Etre Suprême  dans Time Bandits, et qui s'en servent pour se promener à travers l'Histoire, et accessoirement se soustraire au regard de Dieu.
Il n' y a pas d'Etre Suprême dans Jérusalem, mais des Démons et des Anges, ça oui, des palanquées, qui troublent la raison des hommes de bien des façons.
Je ne ferai pas de critique du Très Saint Livre, j'aurais l'impression de filmer ce que j'ai acheté au supermarché, et puis on ne critique pas un monument, on emprunte discrètement et respectueusement ses couloirs et allées pour passer d'une salle à l'autre, quand au détour d'un souterrain bas de plafond on débouche soudain sur une plage de galets ensoleillée, on retourne d'un air dubitatif chacun des cailloux qui tapissent la grève de son univers fictionnel pour les soupeser, savoir si c'est du lard ou du cochon, bien que tout y soit souvent plus exotérique qu'ésotérique, malgré les dénégations du traducteur, tout ça pour y déchiffrer sous chaque pierre le logo d'AlanMoor© gravé en tout petit, et se rappeler que nous sommes ici  autoséquestrés dans un livre-monde qui cultive la modeste ambition d'offrir l'immortalité à ses lecteurs.
Alan Moore a accouchié brique par brique d'un interminable morceau de bravoure littéraire à la gloire du prolétariat anglais, d'accord, bravo, mais en ce qui me concerne, c'est un peu indigeste. C'est décidé, la prochaine fois je me contenterai des interviews de l’auteur, tout aussi brillantes, mais plus courtes. En fait, c'est bien trop riche, comme nourriture. Moore à l’arrivée. Par overdose. Ce qui me pose question (une) : comment se fait-il qu'on ait (que j'aie) beaucoup de mal aujourd'hui à assimiler un niveau de langage - vocabulaire, syntaxe, construction du récit - hérité d'il y a un siècle ou deux à peine, et qui nous (me) demandait moins d'efforts de décodage il y a 40 ans, quand on se (je me) tapait Jules Vernes, Tolstoï, Balzac et Dostoïevski ?  
Néanmoins soulagé d'avoir fini de gravir le monument au Moore, je me jette alors dans "4321", le dernier Paul Auster, qui ne fait que 1000 pages, offert par une belle-mère attentive (je ne pouvais pas piffer Paul Auster sans en avoir lu un traitre mot), à moins que ce soit sa vengeance pour lui avoir fait lire "2966" de Roberto Bolano. 
Auster est un conteur, qui ne nous bassine pas avec "Tout est déjà écrit" (Moore) ou "Tout est vain, et je ne suis pas à la hauteur" (Warsen). Auster n'est pas austère pour un sou, lui c'est plutôt "Dieu n'existe pas, mais y'a des bons moments dans la vie, surtout dans le New York des années 70". Ca demande moins de moyens intellectuels pour gravir le monticule au pied de la table de chevet, bien qu'il soit plus encombrant que le Moore (imprimé sur papier bible, c'était le minimum).

Les liens suivants ont été validés par notre comité de rédaction comme pouvant offrir une alternative à ceux qui pensaient trouver ici une sorte de critique littéraire du livre de Moore :


https://carbone.ink/chroniques/jerusalem-alan-moore/


https://www.actualitte.com/article/interviews/avec-jerusalem-alan-moore-realise-certainement-son-meilleur-film-claro/84825


mais finalement lé plous clair c'est le wiki anglais

https://en.wikipedia.org/wiki/Jerusalem_(Moore_novel)

 (1)Je suis parviendu à lire le reste, mais sincèrement, j'ai bien galéré. Entre les 400 premières pages qui mettent en scène des personnages qui n'ont aucun lien perceptible entre eux, le chapitre 26 écrit en yaourt divinatoire en direct de l'asile d'Arkham, les virgules qui font référence à l'oeuvre complète de James Joyce & quelques autres blagouzes indicibles, c'est du sport cérébranque de haut niveau. Nan mais je nie pas le côté farce, et peut-être qu'après ça, je je vais emmener tout Pynchon en vacances et que ça va me détendre.

[Edit]
et 2 interviews exclusives (les inrocks + le magazine littéraire) dont je ne me souviens plus ousque je les ai trouvées