vendredi 3 avril 2020

Journal de bord d’un médecin de campagne victime du coronavirus


« Pourquoi certains meurent en trois jours et d’autres s’en sortent ? » : journal de bord d’un médecin de campagne victime du coronavirus
Par Sandrine Blanchard
Publié dans le Monde du 2 avril
Paroles de soignants (1/5). Dans une série en cinq épisodes, des professionnels de santé évoquent, sans fard, leur quotidien au temps de la pandémie. Damien Pollet, 58 ans, généraliste à Salins-les-Bains (Jura), raconte au « Monde » comment il a été lui-même infecté par le Covid-19.

Pour moi, tout a basculé le mardi 17 mars. Ce jour-là, je suis en visite dans l’un des deux Ehpad de Salins-les-Bains, et je découvre qu’aucun membre du personnel ne porte de masque. Je me dis qu’on va à la catastrophe. Dans l’impossibilité d’en trouver en pharmacie, je lance, le lendemain matin, un appel sur ma page Facebook, qui a la chance d’être relayée par la presse locale. Des artisans, des entreprises, des esthéticiennes, des agriculteurs se manifestent. En quelques jours, je récupère plus de 16 000 masques !
Avec ma femme, Claire, qui est infirmière scolaire, et des collègues, on passe des heures à les redistribuer dans les Ephad, aux pompiers, aux infirmiers libéraux, à des commerçants, à des gendarmes… Beaucoup de ces masques, qui datent du temps de la grippe A, sont périmés. Mais tant pis, cela nous donne au moins sept ou huit jours de répit.
La semaine précédente, j’avais eu un ami au téléphone, confrère à Mulhouse. Il m’avait alerté sur la gravité de la situation. J’avais prévenu les responsables des thermes de Salins qu’ils allaient devoir fermer. Ils ne voulaient pas me croire. Ils ont fermé le 14 mars.
A mon cabinet, la salle d’attente, où j’ai retiré toutes les revues et magazines [pour ne pas qu’ils circulent de main en main], se vide. Les patients hésitent à venir, par peur de la contamination. Paradoxalement, la « bobologie » a disparu. Comme les gens ne travaillent plus, la sédentarité et le confinement ont réduit les problèmes d’allergie, de transmission de microbes, d’accidents… Je vais avoir de moins en moins de consultations – d’habitude, je travaille douze heures par jour –, mais, en intensité émotionnelle, la période est très forte…Dans notre canton, 6 800 habitants, s’est développée une grande confraternité. Sur Skype et WhatsApp, on se soutient les uns les autres. Le principal est de ne pas être seul, car le groupe est toujours plus expert que l’individu. Et puis, nous aussi on a peur. On a besoin de se remonter le moral car on se sent un peu abandonnés. Nous sommes flippés par le manque de masques. « Le divan des médecins », un groupe fermé sur Facebook, est hyperutile. Plein de questions surgissent : que fait-on de nos gants ? Comment procéder avec les paiements par chèque pour ne pas les toucher ? Je travaille en blouse blanche, avec un masque, très pénible à porter, et j’examine le moins possible. Je ne prends plus la tension et je me lave les mains tout le temps.
Mes deux hantises
Je fais beaucoup d’éducation thérapeutique, de messages de prévention. J’explique à mes patients qu’ils doivent surveiller leur température et leur respiration. Des « corona », j’en vois. Pour l’instant, ils vont bien. Quand j’ai un doute, je délivre des arrêts de travail. Je gère aussi beaucoup de patients qui ont peur. Certains arrivent en tremblant. J’utilise l’hypnose pour les rassurer, les calmer. Je n’ai pas encore été confronté à des défaillances respiratoires aiguës. J’ai deux hantises : que, très vite, il n’y ait plus de place en réa à l’hôpital le plus proche, le CHU de Besançon, à 50 kilomètres de chez nous, et que le SMUR soit débordé et ne puisse plus arriver à temps.
La nuit de mercredi 18, je ne suis pas arrivé à dormir. Pourtant, d’habitude, j’encaisse bien les émotions. Je pense à toutes ces personnes que je reçois depuis tant d’années. J’ai une patientèle très hétérogène : mon plus jeune patient a 15 jours, le plus ancien est centenaire. Moi qui serais incapable de vivre en milieu urbain, j’aime cette région. Je m’y suis installé le 3 janvier 1991, grâce à un ami dermato de Besançon. Il avait vu l’annonce d’un généraliste qui partait à la retraite et « vendait » sa patientèle. Le hasard m’a conduit ici et je ne l’ai jamais regretté.
Mais, en vingt-neuf ans d’exercice, je n’ai jamais vécu une telle situation. On sent la pression monter de toute part, notamment des Ehpad. Les premiers cas graves surviennent. Je me prépare à travailler six semaines non-stop. Avec mes collègues, nous développons la téléconsultation. J’ai installé Clickdoc, logiciel de salle d’attente virtuelle. J’envoie un code d’accès au patient indiquant un créneau horaire ; on peut échanger par caméra et visionner ensemble des résultats d’examen.
Vendredi 20 mars. Une résidente d’Ehpad à de la fièvre. Nous savons que le SAMU ne viendra pas la chercher, elle ne fait pas partie des cas prioritaires. Seuls les anciens vivant seuls chez eux sont emmenés en cas de problème – et encore, pour combien de temps ? Il n’est plus possible de veiller les morts. Les employés des Pompes funèbres arrivent en cosmonautes dans les Ehpad et mettent les corps dans une bâche. Salins-les-Bains est désert. Sur notre groupe de discussion WhatsApp, l’info du jour, c’est le protocole pour les fins de vie : valium + morphine. On nous fait clairement comprendre que les personnes qui vivent à domicile sans être seules, on ne devra pas appeler l’hôpital, mais les accompagner.
Cet après-midi, je ne me sens pas très bien. Est-ce un contrecoup psychologique ? Je commence à avoir quelques inquiétudes… Je développe une toux sèche, ressens des courbatures et des maux de tête.
Samedi 21 mars. Je me réveille épuisé et fiévreux. Ma femme aussi a des symptômes. En tant que personnel soignant devant travailler, j’appelle la cellule Covid du 15. Elle nous recommande d’aller nous faire dépister. On part en voiture à Lons-le-Saunier. Là-bas, sous un chapiteau, nous sommes enregistrés. Prise de température, tension, taux d’oxygénation dans le sang, prélèvement dans les narines (c’est hyperdouloureux) et de crachat, écoute des poumons : le médecin me dit de rentrer chez moi et de prendre du paracétamol. Je saurai dimanche si je suis “Covid +” ou “Covid -”. En attendant le résultat, je vais devoir gérer mon stress… J’espère surtout ne pas faire de syndrome respiratoire aigu sévère (SRAS). Je surveille ma respiration. Pour l’instant, ça va, mais je suis crevé.
Sur Facebook, j’ai fait mon « Covid-out »
Comment j’ai attrapé ça ? La contagiosité est si difficile à maîtriser dans notre pratique… J’avais pourtant pris toutes les mesures avec les patients, et le cabinet médical était désinfecté chaque jour. Mais j’ai travaillé comme un fou. Résultat : je me retrouve à l’arrêt pour dix jours. N’empêche qu’hier j’ai trouvé cent combinaisons de sécurité, que j’ai données aux pompiers. Ils étaient contents.
Lundi 23 mars. Le verdict est tombé : je suis “Covid +”, ma femme “Covid -”. J’ai des pics de fièvre (41 °C ce matin !) et une grosse fatigue, mais je respire bien. Je n’ai pas l’impression d’avoir un foyer pulmonaire. Je sais que je rentre dans des jours cruciaux, mais je refuse de prendre du Plaquénil. L’étude de Didier Raoult me semble pipeau, et ce médicament peut avoir des effets secondaires cardiaques. J’apprends qu’il y a encore un peu de place au CHU de Besançon, c’est rassurant. Une infectiologue de l’hôpital m’appelle tous les jours. C’est si important, cette confraternité. Ma fille Emeline, également médecin, me remplace au cabinet. Elle fait beaucoup de téléconsultations. Mon objectif est de guérir à la fin de la semaine, de ne plus avoir de symptômes lundi et mardi prochains, et de reprendre le boulot mercredi 1er avril. Pour calmer mes coups de flip, je fais de la cohérence cardiaque et de l’autohypnose. Sur Facebook, j’ai fait mon « Covid-out » ! J’ai reçu beaucoup de messages de soutien de mes patients et de mes confrères. A cause de ma présence dans le « Journal de crise des blouses blanches », sur le site du Monde, TF1 et M6 m’ont contacté ! A ce rythme-là, je vais terminer en Jurassien de l’année dans l’hebdo Voix du Jura ! J’ai appelé la caisse de Sécu, qui promet d’aider les soignants grâce à un numéro spécial (payant !), mais ça ne répond jamais. C’est scandaleux !
Mercredi 25 mars. Cinq jours déjà à être cloué chez moi. Ça commence à faire long… Hier, à un moment de la journée, je n’avais plus que 37,8 °C. Quelle fierté ! Mais c’est remonté à 39,5 °C… Ma saturation en oxygène a un peu baissé mais je n’ai pas de facteur de risque justifiant l’hospitalisation. Néanmoins, j’ai une épée de Damoclès au-dessus de la tête : le risque de décompensation… Ça peut arriver en quelques heures, je sais parfaitement ce que c’est. En 1984, j’avais chopé le palu en Centrafrique. A l’époque, j’étais externe et je travaillais dans un dispensaire. A la troisième crise, j’étais parti en réanimation…
Sous oxygène, mais avec le moral
Je me replie sur moi pour essayer de lutter. Je déconnecte mon téléphone, je m’isole un peu dans la musique. Je me sens un peu déprimé, pourtant, ce n’est pas dans ma nature. Je pense à tous ces gens qui continuent à bosser, notamment dans les magasins, sans protection… Et puis j’ai été très secoué par l’annonce du décès d’un copain médecin, avec lequel je faisais beaucoup de formations. S’ajoutent un autre confrère que je connais bien, sous ventilation en service de réanimation, et un troisième, dans le même état que moi. Tout cela est très perturbant. Heureusement, ma femme va mieux.
Il faut que les médecins généralistes se posent la question du télétravail pour limiter au maximum les contacts, sinon on va tous tomber malades. Ne devrait-on pas, pendant un mois ou deux, faire de la médecine sans examen ?
Vendredi 27 mars. C’est le premier jour où ça ne va pas trop mal. Je n’ai que 38 °C et l’impression d’être dans une phase descendante. Dans mon malheur, j’ai de la chance : je respire. Je plains ceux qui sont intubés pendant trois semaines. C’est ma hantise de vivre ça. A chaque jour suffit sa peine. J’ai appris avec bonheur qu’un de mes collègues malades va mieux. Pourquoi existe-t-il des formes si différentes de cette maladie ? Pourquoi certains meurent en trois jours et d’autres s’en sortent ? Tout cela est très injuste. Je repense au professeur Didier Raoult. Peut-être a-t-il raison, après tout ? Mais il ne devrait pas communiquer comme il le fait. Je suis content de vivre en France et pas en Angleterre ou aux Etats-Unis. Chez nous, la crise est gérée, même si des erreurs ont été commises.
Ce n’est pas facile de complètement lâcher prise. J’ai le sentiment d’être une loque. La peur de la mort, j’arrive à peu près à la gérer. Je me dis que mes trois enfants sont grands désormais, et ils ont tous un avenir professionnel. C’est moins grave si je meurs maintenant… même si je trouve que ce serait un peu tôt.
Samedi 28 mars. Ça ne va pas fort ce matin. J’ai besoin d’oxygène. J’appelle le 15, une ambulance m’emporte au CHU de Besançon. L’annonce du décès de Patrick Devedjian, alors que trois jours auparavant il disait sur Twitter être « fatigué mais stabilisé » m’a foutu, sur le moment, un grand coup de flip.
Dimanche 29 mars. Ma première nuit au service des maladies infectieuses s’est déroulée sans problème, ponctuée par le bruit des hélicos. J’ai encore 39 °C, je suis sous oxygène, mais avec le moral. J’ai demandé à ma famille de ne pas m’appeler, car je me coupe du monde pour mieux me concentrer sur la guérison. J’ai dit à ma mère : « Maman, tu connais l’expression de Tim [l’un de ses fils] : “T’inquiète.” » Ce soir, je suis sous antibiotique et sous Plaquénil.
Mardi 31 mars. Je vais m’en sortir. Je vais continuer à vivre. Demain, je quitte l’hôpital. Je voudrais rendre hommage au personnel hospitalier : femmes de ménage, aides-soignantes, infirmières, internes, assistantes, stagiaires, chefs de service… Toutes ces femmes qui sont entrées dans ma chambre d’hôpital étaient des « guerrières » fantastiques. Vraiment.

lundi 30 mars 2020

Yves Cochet : « il est souvent trop tôt pour voir s’il est déjà trop tard »

Yves Cochet : « Avec mes copains collapsologues, on s’appelle et on se dit : “Dis donc, ça a été encore plus vite que ce qu’on pensait !” »
Par Vanessa Schneider
Publié aujourd’hui dans Le Monde à 08h29

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ENTRETIEN
L’ancien ministre de l’environnement, qui se prépare à un effondrement du système depuis des années, voit l’actuelle crise sanitaire conforter ses théories. Et regrette de n’être pas pris plus au sérieux en ces temps de confinement.

Nous étions allés le voir dans sa longère bretonne où il préparait la fin du monde. Il venait de sortir un livre, Devant l’effondrement. Essais de collapsologie (Les liens qui libèrent), et on le regardait comme un doux dingue, un drôle de Cassandre. C’était en septembre 2019, autant dire il y a une éternité. Avec l’arrivée du coronavirus et le confinement, fini de ricaner : et si Yves Cochet avait eu raison avant tout le monde ? Joint, cette fois, par ­téléphone, l’ancien ministre de l’environnement de Lionel Jospin a la pudeur de ne pas fanfaronner. Certes, il avait écrit noir sur blanc qu’une pandémie pourrait déclencher l’effondrement généralisé – page 123 de son livre –, mais il n’en rajoute pas.
« J’aurais plutôt pensé que cela viendrait d’une crise du pétrole ou d’une catastrophe climatique », reconnaît-il. Il avait prévu la fin du monde entre 2020 et 2030, il a été un peu pris de court. « Avec mes copains collapsologues, on s’appelle et on se dit : “Dis donc, ça a été encore plus vite que ce qu’on pensait !” » Il va sans dire que la situation actuelle apporte de l’eau à son moulin. « Tout cela montre que la mondialisation nous fragilise et rend vulnérable notre économie. Nous sommes trop interdépendants, il n’y a pas assez de résilience locale. Il faut absolument essayer de créer des biorégions qui seraient autonomes en énergie et en alimentation. »

Une longueur d’avance en matière de confinement
L’ancien leader des Verts, qui se prépare à l’apocalypse depuis des années, a pris un sacré coup d’avance en matière de confinement. Dans la maison qu’il ­partage avec sa fille et ses deux petits-fils, il dispose d’un puits doté d’une pompe à bras, de trois citernes comportant chacune 1 000 litres d’eau de pluie, d’un étang dont l’eau peut être filtrée et de bois pour se chauffer pendant cinq ans. « On avait prévu le coup depuis quinze ans. Nous sommes autonomes en eau et en énergie », se félicite-t-il. En matière alimentaire, il n’est pas encore au point et doit se déplacer comme tout le monde avec son autorisation sur papier à l’hypermarché du coin. Un point faible qu’il s’applique à réparer : il s’est acheté des graines et quelques serres et compte bien voir pousser mâche, haricots, tomates et radis dans sa ­ parcelle. Le confinement à la campagne n’a pas le même goût qu’en ville, il l’­admet volontiers : « Contrairement à ceux qui sont bloqués dans leur HLM au onzième étage, nous sommes des ­privilégiés. On a du calme et un bois pour se promener. »
Dans sa petite communauté (il héberge un woofeur, qui bricole pour lui en échange d’une place pour sa caravane, et la petite copine de l’un de ses petits-fils), il respecte les règles en vigueur et les gestes barrière. « S’il n’y avait pas l’immense malheur du monde, on serait presque heureux, constate-t-il. On déjeune ensemble dehors, on ne s’embrasse pas. On a de l’alcool et du gel pour se désinfecter les mains. Et, comme ­personne ne vient nous voir, on est rassurés ! » Sa fille a fermé son cabinet d’ostéopathe ainsi que le temple hindouiste installé à la place de l’ancienne piscine. « Avec un de mes petits-fils, qui est également converti, ils font des chants et des prières pour améliorer la situation, mais je n’y crois pas trop », sourit-il.

Pas donneur de leçons
Au-delà de la crise sanitaire, l’écologiste planche déjà sur les scénarios qui pourraient entraîner un effondrement global du système. « Les chauffeurs routiers, déjà exploités, n’ont plus la possibilité de s’arrêter dans les restoroutes, qui sont fermés, note-t-il. Quand ils en auront marre de manger des sandwichs industriels, on peut imaginer qu’ils décident de s’arrêter de rouler, leur défection provoquera alors la rupture de la chaîne alimentaire. » La fin du monde, Yves Cochet n’est pas sûr et certain qu’elle ait lieu ce coup-ci. S’il pronostique une grave crise économique à l’automne, il ne se mouille pas trop quant à son ampleur : « Tout dépendra du nombre de morts, estime-t-il. S’il y en a beaucoup, on peut basculer dans de l’incontrôlable, de la panique, des émeutes, des scènes de pillage, le chaos social. » Il concède néanmoins, en citant Pierre Dac, qu’« il est souvent trop tôt pour voir s’il est déjà trop tard ».
L’ancien ministre se garde de donner trop de leçons au pouvoir en place. « Ils ont merdé sanitairement, ils ont fait des erreurs d’estimation au début et n’ont pas commandé assez de gel, de masques et de tests. Le confinement a un peu tardé, mais à présent la situation est assez bien gérée. » Le premier discours d’­Emmanuel Macron lui a plu – « un vrai discours présidentiel, du sérieux, c’est ce qu’il fallait faire ». Il apprécie le ministre de la santé, Olivier Véran, et a un faible pour le directeur général de la santé, Jérôme Salomon : « Il est épatant, je l’adore. Tous les soirs, je le regarde à la télévision à 19 heures. Il est bonhomme, habile, il se donne à fond. » Il a tout de même un petit regret : personne au ­sommet de l’État ne songe à lui demander son avis : « Aucun de ceux qui réfléchissent à cette situation depuis des années n’a été appelé, déplore-t-il. C’est dommage, car on a écrit des livres et des articles qui pourraient aider à la réflexion. » Et de soupirer : « Ils ne nous prennent toujours pas au sérieux. »

dans la même collection, en voie de réimpression sur du PQ recyclé dès qu'on aura été livrés :
https://johnwarsen.blogspot.com/2019/02/le-succes-inattendu-des-theories-de.html

dimanche 29 mars 2020

#Je_suis_Charlie_Corona (2)


Moins con, tu meurs aussi,
mais d'autre chose.
"Est-ce que ce ne serait pas génial d’avoir toutes les églises pleines ?" a affirmé le président américain. C'est vrai, il ne resterait plus qu'à souder les portes, et on aurait déjà un souci de moins. (celle-là, sans me vanter, elle est très #Charlie, mais elle me fait aussi penser à Hervé le Tellier)
- J’ai lu dans le Monde que les travailleuses du sexe avaient plié boutique, du fait de l’absence de clients. Pourtant, on m’avait dit que les commerces de bouche restaient ouverts.
Bonjour les fake news en temps de guerre.
On peut faire à peu près la même avec le marché des petits droguistes de quartier qui s'effondre.
En même temps, je dis ça et j'apprends par ma soeur qui bat le beurre et qui reçoit des mails de Damart de l'autre main, qu'une prostituée atteinte du coronavirus a été interpellée, treize clients potentiellement contaminés. J'en tousserais presque. Les abolitionnistes auront maintenant un argument en inox, et les moralistes vont pouvoir prouver scientifiquement que celui qui vit par la bistouquette a bien péri par la bistouquette. Mais alors que je tente bien tardivement de percer dans le comique de stand-up en restant assis à mon bureau, j'admets sans fausse honte que le plus fort, dans le genre épineux des blagues virales sur le virus, c'est Ramon Pipin. Il en sort une quantité industrielle par jour, à croire qu'il sous-traite avec la Corée, c'est le le stakhanoviste du tweet boyautant. Et en plus, certaines sont franchement amusantes.  Bien qu'elles témoignent de la même gymnastique mentale digne d'un cruciverbiste de bon niveau. S'il n'avait pas la polio, il pourrait faire du stand-up debout. Tout comme moi si je n'étais pas sociopathe de classe R.



Là, j'ai enfin trouvé mon maitre cinquante.

Et je ne vous parle même pas des blagues reçues en vidéo, souvent beaucoup plus lourdes que celles de fabrication française (et pas par leur poids en kilooctets) et qui bouffent toute la bande passante réservée aux services d'urgence. Espagnols et Portugais y rivalisent d'inventivité et de sauce Tabasco  pour nous faire capter le tout le piment de la situation. Je suppose que les Italiens en envoyaient aussi au début de la pandémie. On ne les entend plus beaucoup dans ce registre.
Vais-je parvenir à trouver drôle cette économie mondialisée qui se délite sous mes yeux et qui aura sans doute bien du mal à repartir après avoir passé quelques semaines au lit ? ça prouve bien qu'elle n'était pas en très bonne santé, et ne pouvait fonctionner que dans l'agitation permanente de ses flux de spoliation (financiers, productifs, humains) et je ne parle pas d'éventer l'intrigue.

L'humour noir repeint le Réel de sa poix épaisse et parfois malodorante, tentant de plier le fatum à sa volonté pour jouir d'une illusion de maitrise pendant toute la dégringolade : une fois de plus c'est l'égo qui s’excite tout seul et tente pathétiquement de se prouver à lui-même sa propre existence face à un arrivage aussi massif de nouvelles preuves de l'impermanence des phénomènes.
L'ego, toujours l’ego, qui se fout de notre gueule, disait Orroz à propos d'autre chose, lui qui avait mis son masque à l'envers en écoutant de travers la chanson du Roi Dagobert.
Pour dépasser cela, ajoutait-il avant que je l'interrompe nerveusement, une seule solution: piéger l’ego, lui faire plier les genoux, le faire revenir à sa seule fonction positive : la dignité.


Pourquoi je ne me suicide pas ?
Parce que la mort me dégoûte autant que la vie.
Emil Michel Cioran, "#Je_suis_Carambar"

Pour cesser de taper sur le même clou psychique, on peut aussi se dégourdir les jambes virtuelles en visitant des expos en ligne comme «Le Louvre médiéval» ou «Les antiquités égyptiennes».
Je suis tombé en arrêt devant une toile intitulée "A votre bunker m'sieur dames", qui sera  prochainement mise aux enchères au profit des soignants, c'est vrai que c'est très reposant pour les yeux tout ce noir, moi ça me Soulages.
#Ramon Pipin sors de ce corps ! 

#On_est_cui

La Nature n'est pas forcément finaliste, au XIVeme siècle la Peste Noire a tué un Européen sur 2 alors que la pression démographique sur l'environnement était minime. En plus j’ai vérifié sur Google, au dernier moment elle a été refoulée à l’aéroport de Karachi en refusant qu’on fouille ses bagages, du coup elle a été contrainte de se répandre en auto-stop et la dissémination a été un peu plus laborieuse, à l'époque on savait prendre son temps pour vermifuger l'Occident chrétien. Simplement, nous cohabitons avec les formes de vie qui nous ont précédé, et qui nous succèderont. Il nous a fallu quelques centaines de milliers d'années pour assurer notre suprématie & dictature sur les autres espèces vivantes, mais dans Game of Thrones aucune famille ne reste assise très longtemps sur le Trône, et quand votre tour arrivera je vous suggère de bien l'essuyer avant d'y poser vos fesses.

Et pour finir, je vous jure que c'est vrai, hier matin un démarcheur téléphonique m'a appelé. Un Démarcheur Téléphonique ! Cette race qu'on croyait plongée dans un sommeil cryogénique par ses employeurs depuis le 17 mars sans oser l'espérer éteinte.
En voyant que c'était un appel en 01 86, j'ai failli raccrocher, et puis je me suis cru plus malin que les autres, je me suis cru dans mon bon droit, et puis aussi ça faisait 8 jours que je n'avais plus parlé à un être humain, depuis que ma femme ne me cause plus, elle qui a choisi de partager ma fin de vie confinée avec moi en pensant que peut-être que ça sauverait notre couple, mais surtout parce que j’ai planqué le toner de l’imprimante qui lui permettrait de se tirer une attestation de déplacement dérogatoire pendant ma sieste, et j'ai commis l'imprudence de dire "Allo ? ".
Après tout, ça pouvait être Edouard Philippe me demandant s'il me restait une chambre de libre pour le week-end. On sait jamais. J'ai bien désinfecté celles de mes parents avant de les mettre sur Airb'nb. Tandis que le bonimenteur déballait fébrilement sa camelote orale, je me suis successivement fait les remarques suivantes :

Ceci n'est pas un encart publicitaire
- il est noir
- il tousse
- il cherche à me vendre une complémentaire santé.
- il a bien choisi son moment.
Outré, mais en essayant de ne pas rire, je lui ai rapidement répondu que j'étais scandalisé qu'il appelle pendant la crise. Et j'ai raccroché. Quel con. (je parle de moi) et quel manque flagrant d'empathie. Comme si je n'étais pas scandalisé d'habitude. Comme quoi bonne humeur et hypocrisie ne sont pas incompatibles. D'habitude, voyant l'indicatif, dont j'ai punaisé au mur une liste des numéros gagnants au loto des casse-couilles, je laisse sonner dans le vide. Là, c'était une occasion d'un peu de chaleur humaine à peu de frais. Encore raté. J'ai désinfecté le téléphone, en méditant sur nos intentions réelles : on ne sait pas ce qu'on croit, et en général, c'est le contraire de ce qu'on pense,  comme le dit si bien Buck Danny

vendredi 27 mars 2020

#Je_suis_Corona_Charlie (1)

Cette blague n'est drôle que depuis la semaine dernière
et sera périmée début mai.
Normalement.
Ce matin j’ai vu passer deux petites perdrix dans la rue. Pas deux travailleuses du sexe mises brutalement au chômage par l’affreux jojo de virus qui se seraient mises à chasser le client dans ma rase campagne, non, des vraies perdrix, quoi, en poil de peau de perdrix naturelle à plumes ! 
Elles arpentaient le trottoir, tranquilles, le trafic routier s’étant évanoui dans l’azur soudain cristallin d'où Sainte Greta nous surveille, d’un oeil incrédule mais l'autre est secrètement réjoui, de la malice s'y devine, ce qui lui procure un doux strabisme qui ajoute à son charme. 
Dans la mer, les pêcheurs ont renoncé à jeter leurs filets, personne n’achète plus de poissons, ceux-ci en restent bouche bée, des heures durant debout dans le courant jusqu'à point d'heure. Les morues dodues et les petits maquereaux en oublient de faire leurs devoirs dans leurs beaux pyjamas à rayures, même que leur mère a bien du mal à les remettre au télétravail dans leurs boites de vin blanc. Seule la marée descendante, qui n'a pas osé se mettre en congé maladie pour ne pas faire de tort à sa soeur la montante restée bravement au bureau pour sauver l'honneur de l'horaire des marées dans l'almanach du marin breton, parvient à les calmer en les éloignant deux fois par jour des zones de pêche.

Celle-ci est bien bête, mais en plus elle est raciste.
Ca fait plaisir de voir que l'esprit gaulois survit
plus de 9 heures sur une surface plastique.
Des perdrix dans la rue, et la semaine dernière c'était une biche dans le petit bois derrière chez moi, à trente mètres de la fenêtre du salon. 
Je regrette sincèrement de ne pas avoir acheté de fusil par correspondance chez Manufrance tant qu'ils étaient encore ouverts. Partout, la nature reprend ses droits imprescriptibles, comme si le monde civilisé tout entier basculait (dans une transition écologique contrainte mais implacable) vers quelque chose qui commence à ressembler à la zone interdite de Tchernobyl, sans les cameramen de M6 planqués dans les branches. 
Et cette nuit les poules se sont mises à brailler comme si on les attaquait. J’étais en train de visionner les 4 Téraoctets de films téléchargés d’avance en prévision de la prochaine coupure d’Internet. C'est du boulot. Je suis vite descendu au poulailler, laissé en libre accès pendant la crise. Je m’attendais un peu à découvrir mes poules en train de se faire embrouiller la tête par des racailles de renards issus de la (bio)diversité : j’ai lu dans le Monde qu’ils s’étaient enhardis depuis la disparition des humains dans les zones périurbaines, mais aussi que dans les banlieues, le trafic de drogue avait pris un sacré coup depuis les mesures de confinement. Mais au lieu de voir déguerpir des prédateurs la queue basse, déconfits de n’avoir pu embobiner mes poules en leur vendant du shit coupé au henné, j'ai vu détaler ce connard de chat migrant à qui nous avons fermé la chatière depuis plusieurs mois, nous l'avons déjà reconduit plusieurs fois à la frontière tellement il est con et inintéressant, et pourtant nous sommes très chats, mais rien n'y fait, il revient toujours.
Donc, fausse alerte. Ce n'était que la faune domestique faisant honte à la sauvage.
Plus pour longtemps : je vais regarder tout de suite sur Internet si Manufrance n'a pas rouvert.

Qui c'est qui fera moins le malin
quand il apprendra le rattrapage géant
des cours de l'été prochain ?
Aux USA, Trump avait promis de démembrer l'Obamacare, mais en fait, il a que la gueule, et le système de santé n'est pas si déglingué que ça : munis de leurs ordonnances (prescrites par des médecins compétents et à leur écoute), des milliers d'Américains ont fait la queue devant les armureries dans l'ordre et le calme, pour s'y voir délivrer dans tout le pays des armes de poing  et des fusils d'assaut contre le méchant virus.
C'est un simple réflexe culturel, une crispation identitaire, face à l'Impensable, les pauvres, ils se raccrochent à du connu : Stephen King et les flingues. Pourtant, King a pris position pour un contrôle strict des armes à feu.
Les premiers béta-testeurs, en tout cas ceux d'entre eux qui n'ont pas été éliminés entretemps par une surdose de chloroquine, témoignent de leurs premiers succès contre la maladie :  "le seul truc un peu chiant, c'est de bien viser entre les deux yeux de la bestiole à travers le microscope."

Trump a aussi promis de mobiliser Iron Man et Captain America dans la crise sanitaire, il prétend qu'ils sont retenus par un petit contretemps en Afghanistan ou en Syrie, j'ai pas bien écouté, mais selon le porte-parole de la Maison-Blanche, ils devraient arriver sur site d'un jour à l'autre. J'ai trop hâte de voir mes héros en vrai.

Un peu d'optimisme : selon cette prophétie,
au moins un être humain a survécu en 2040.
On ignore si les magasins de PQ existent encore.
Bon, d'accord, celle-là, je viens de l'inventer, mais combien de blagounettes plus ou moins drôles avez-vous subies / échangées / lancées depuis une semaine ? c’est un fait, les calamités naturelles stimulent le mauvais esprit. Comme si c'était un vaccin, qu'on sait par ailleurs totalement inefficace, contre l’horreur annoncée en cours, mais on y va quand même. A force d’en lire, j’en sécrète moi-même par imitation, le cerveau creuse son sillon puis s'y vautre, avec autant de volupté qu'il le faisait naguère pour la rechute dépressive, mais il n'y a pas de dépressifs en temps de guerre, et pour les blagues comme pour le reste c’est toujours plus sympa de se fabriquer ce dont on a besoin, on se met ainsi à l'abri de la pénurie, surtout si les effondrologues remportent prochainement le jackpot.

mercredi 25 mars 2020

« Je ne veux pas passer à côté de ce que l’épidémie nous dévoile de nous-mêmes »

Entre le 29 février et le 6 mars, juste avant que l’Italie n’entre en confinement total, le  docteur en physique théorique et romancier italien Paolo Giordano, auteur de "La Solitude des nombres premiers", a écrit "Contagions". 
Un best-seller potentiel promis à un flop total, tant que les libraires restent morts.
Le Monde en publie des extraits, consultables par tous.
Avant d’être des urgences médicales, les épidémies sont des urgences mathématiques. Car les mathématiques ne sont pas vraiment la science des nombres, elles sont la science des relations : elles décrivent les liens et les échanges entre différentes entités en s’efforçant d’oublier de quoi ces entités sont faites, en les rendant abstraites sous forme de lettres, de fonctions, de vecteurs, de points et de surfaces. La contagion est une infection de notre réseau de relations (…)
L’épidémie nous encourage à nous considérer comme les membres d’une collectivité. Elle nous oblige à accomplir un effort d’imagination auquel nous ne sommes pas accoutumés : voir que nous sommes inextricablement reliés les uns aux autres et tenir compte de la présence d’autrui dans nos choix individuels. Dans la contagion, nous sommes un organisme unique. Dans la contagion, nous redevenons une communauté. 
https://www.lemonde.fr/idees/article/2020/03/24/paolo-giordano-je-ne-veux-pas-passer-a-cote-de-ce-que-l-epidemie-nous-devoile-de-nous-memes_6034192_3232.html#xtor=AL-32280270

lundi 23 mars 2020

Le dénigrement du masque en Europe suscite la consternation en Asie

Désolé, Don Diego. Vous n'avez pas bien compris
la consigne avant d'aller au Super U.
Encore un article du Monde, et après j'arrête.
Paru dans l'édition du 21/3/2020

Le port préventif du masque a contribué à juguler les contaminations dans les pays développés d’Extrême-Orient, où l’appel à ne pas en porter en France si l’on n’est pas malade est vu comme une grave erreur.
Par Brice Pedroletti

Le confinement généralisé de la population en France, après l’Italie et l’Espagne, rend perplexes les pays développés d’Asie. Ceux-ci voient tout à coup des sociétés aux économies sophistiquées n’avoir comme seule solution pour contrer l’explosion des contaminations que de recourir à une méthode primitive, au coût économique immense, que seule la Chine autoritaire, la première touchée par l’épidémie, a dû mettre en œuvre.
En serions-nous arrivés là si nous n’avions pas regardé de haut les mesures prophylactiques mises en place par les tigres asiatiques ? Celles-là même qui ont permis à Taïwan, Hongkong, la Corée du Sud et Singapour, et aussi, jusqu’à aujourd’hui le Japon, de se protéger d’une propagation exponentielle du virus. Voire, comme pour la Corée du Sud, de la juguler.
Une telle riposte, aux allures de ratage, laisse aujourd’hui un goût amer à ces pays qui doivent désormais se barricader contre l’arrivée de personnes infectées, venues non plus de Chine directement, mais de pays contaminés dans un deuxième temps.
Tous ces Etats asiatiques ont tiré des leçons de l’épisode de syndrome respiratoire aigu sévère (SRAS) survenu en 2003, du syndrome respiratoire du Moyen-Orient (MERS) en 2015 et de plusieurs accès de grippe aviaire. Les aéroports de la région s’étaient alors dotés de caméras infrarouges mesurant la température des passagers, une mesure écartée en France au prétexte que « son efficacité n’est pas prouvée ». Les voyageurs ont pris l’habitude de remplir des formulaires de santé pour les remettre à des préposés en blouse blanche.
Face à l’épidémie de Covid-19, ces protocoles ont été très vite activés et enrichis de nouveaux dispositifs, afin d’établir la traçabilité des personnes déclarées plus tard infectées. Des mises en quarantaine ont ciblé les individus venant de zones infectées, ainsi que des restrictions à l’entrée du territoire – du moins à Taïwan, Hongkong et Singapour.
La mise à disposition de gels hydroalcooliques dans les lieux publics et la désinfection régulière des surfaces ont été la règle depuis le début. Enfin, les gouvernements se sont vite assurés que des masques étaient disponibles – tout en en réservant suffisamment, et de qualité supérieure, au personnel médical. Certains pays comme la Corée du Sud ont misé sur le dépistage massif, avec succès.

Mode de confinement ambulant

En France, comme dans le reste du Vieux Continent, cette chaîne prophylactique est largement incomplète, du moins vue d’Asie. Ainsi du port préventif du masque, qui n’est autre qu’un mode de confinement ambulant et individuel très largement présent dans la panoplie de la région.
A Hongkong, le microbiologiste Yuen Kwok-yung qui conseille le gouvernement de la région autonome et a fait partie de la délégation de scientifiques qui a visité la ville chinoise de Wuhan en janvier, épicentre de l’épidémie, a immédiatement préconisé le port « universel » du masque du fait des caractéristiques du virus, très présent dans la salive : pour se protéger soi, mais aussi les autres, en raison de la contagiosité de personnes asymptomatiques ou ressentant peu de symptômes.
Le masque relève en Asie du « bon sens » : une rame de métro bondée où des gens discutent entre eux, soupirent et toussent est le scénario idéal de propagation de l’infection. Dans les villes chinoises, il est ainsi devenu au plus fort de l’épidémie interdit de se déplacer sans masque – ce qui a permis d’autoriser les sorties, tout en régulant leur fréquence au niveau de chaque immeuble. « Vous voulez stopper l’épidémie ? Mettez un masque ! », a lancé Hu Shuli, la fondatrice du site d’information chinois Caixin, dans un édito daté du 19 mars à l’attention des Occidentaux.
Née il y a des décennies au Japon, où c’est une politesse pour les gens se sentant malades d’en porter, la culture du masque s’est généralisée lors de la crise du SRAS dans toute l’Asie du Nord-Est. En Chine, la pollution de l’air en a fait un attribut normal du citadin, qui en fait des réserves chez lui.
Aussi, les recommandations de l’Organisation mondiale de la santé (OMS), reprises par les pouvoirs publics en France, de n’en porter que si l’on est « malade » ont dérouté en Asie, tout comme l’argument selon lequel les différentes normes de masques rendent compliquée son utilisation.

Résultat du déni initial

Cela a nourri une culture du déni, et du dénigrement : des vidéos d’incidents montrant des Asiatiques conspués précisément parce qu’ils portaient des masques dans le métro à Paris ont profondément choqué en Asie. Comme le fait que le personnel en contact avec le public français – les policiers, les caissières, les serveurs et le personnel médical non urgentiste – susceptible de propager le virus n’en porte pas. Le port de masque est même parfois proscrit pour le personnel de vente en France par crainte de « faire fuir le client » – l’inverse de l’Asie où un vendeur sans masque indispose.
L’autre argument mis en avant en Europe est de prévenir la pénurie de masques pour le personnel médical. Or, celle-ci a bien lieu, alors que la Chine a rétabli ses stocks et souhaite en livrer aux Etats européens. Les pays d’Asie ont connu des difficultés d’approvisionnement en masques en janvier. La Corée du Sud a mis en place des mesures de rationnement. D’autres ont dopé leurs productions face à la demande.
A Hongkong, des fabriques ont surgi pour en confectionner. A Taïwan, des associations industrielles ont uni leurs forces pour monter soixante lignes de production en un mois. En Chine, General Motors et le constructeur de voitures électriques BYD ont décidé d’en fabriquer en masse. Une réponse dans l’urgence en forme de leçon pour l’Europe.

dimanche 22 mars 2020

Le renouveau de la SF italienne

" Je vous écris d’Italie, je vous écris donc depuis votre futur.
Nous sommes maintenant là où vous serez dans quelques jours. Les courbes de l’épidémie nous montrent embrassés en une danse parallèle dans laquelle nous nous trouvons quelques pas devant vous sur la ligne du temps, tout comme Wuhan l’était par rapport à nous il y a quelques semaines.

Nous voyons que vous vous comportez comme nous nous sommes comportés. Vous avez les mêmes discussions que celles que nous avions il y a encore peu de temps, entre ceux qui encore disent «toutes ces histoires pour ce qui est juste un peu plus qu’une grippe», et ceux qui ont déjà compris..." 
J'aurais pas cru trouver une aussi bonne nouvelle de Science-Fiction sur un blog intitulé "Profession gendarme". Mais c'est vraiment très bon.

http://www.profession-gendarme.com/lorsque-tout-sera-fini-le-monde-ne-sera-plus-ce-quil-etait/


Je crois qu'il faut encourager les vocations littéraires chez les forces armées, soumises à rude épreuve ces derniers jours, car écrire apaise, et comme le disait le Général, "un pays dans lequel il existe 350 sortes de fromage est difficile à confiner." C'est pourquoi je m'en fais l'écho. La dernière fois que j'avais lu de la SF italienne, c'est quand Paolo Bacigalupi avait écrit quelques romans effondristes à une cadence effrayante (La Fille automate, Water Knife). La fois d'avant, c'est quand Léonard de Vinci avait prophétisé l'hélicoptère de la sécurité civile dédié à l'aide médicale d'urgence, juste avant de se crasher avec Thierry Sabine et la Joconde. 
A côté, on sent bien que les Français tâtonnent encore avec leur pâlote resucée de Shining :

https://www.lemonde.fr/m-perso/article/2020/03/21/journal-d-un-parent-confine-semaine-1-comment-je-suis-devenu-instit-par-interim_6033980_4497916.html


Sur le fond, et en bien plus concis, la nouvelle italienne du gendarme m'évoque celle de Ian Watson "La machine à voyager très lentement dans le temps", dans laquelle l'écrivain anglais imaginait que Dieu s'auto-confinait dans une machine temporelle qui marchait à l'envers pendant 40 ans... pour aller sauver l'humanité dans le futur, sinon c'est un peu vain, et je ne peux vous en dire plus sans déflorer l'intrigue, mais si vous avez 20 minutes devant vous, n'hésitez pas à la lire.