lundi 21 décembre 2015

La colère des Justes

Le mois dernier, j’étais bien sur la jante.
Je dormais 2 heures par nuit, et même si j’étais beaucoup moins fatigué que je n’aurais dû l’être à ce régime sec, j’avais quand même d’affreux coups de barre dans la journée.
Les jours où je faisais des vacations dans une station de télévision régionale dont je tairai le nom, mais ça commence par f et ça finit par 3, j’avais découvert un local hyper-secret vaguement désaffecté (c’est à dire affecté à aucune tâche particulière) mais doté d’un lit genre infirmerie scolaire, à l’écart de l’agitation de la ruche médiatique, bien pratique pour y effectuer quelques comas à l’heure du déjeuner.
Ce jour-là, donc, sur le coup de 13h45, je me dis que je vais aller faire une petite sieste de 20 minutes dans "mon" petit nid douillet avant de reprendre mon service, l'actualité éditoriale de mon blog plutôt chargée ayant engendré un surcroit d'excitation sans objet mais pas sans urgence, ni tourment intime, ni épuisement post-rédactionnel.
J'ouvre la porte qui mène à ce local, anciennement cafétéria - salle de repos, où je m’attends à m’écrouler sur le lit de camp version hôpital de campagne que je ne suis pas loin de déclarer « mien » puisque je l'ai déjà fait un paragraphe au-dessus.

Et là, ô surprise !


Vous auriez dû voir ma tête.
Une bonne leçon sur l’impermanence.
Je renonce donc sans vertu à la sieste salvatrice, et prends mon service.
Je monte un sujet avec un journaliste. Laborieusement. 
Des fois, la moitié d'un journaliste c'est un mec qui ne sait ni lire, et il faut alors mettre la main à la pâte.
16h30. 
Les effets de la non-sieste du début d’après-midi commencent à se faire violents : vertiges, réduction du champ visuel, acouphènes, crampes vaginales, fragments d’hébétude généralisée.
Un autre journaliste entre dans ma régie. 
Il me dit « je crois qu’on monte ensemble », ce qui, dans notre sabir de spécialistes, sous-entend qu’il est passé par le chef d’édition, qui lui a dit « tu vas bosser avec Warsen » (dont le nom a été modifié pour respecter son anonymat de Warsen).
Je suis tellement abruti de fatigue, que je ne cherche pas à discuter.
Il vient de tourner un sujet, qui m’apparait foireux, mais dans cette armée des ombres du journal régional, je ne suis qu’un soldat vacataire, et je ne discute pas, qui serais-je pour juger les autres, je mets sans états d'âme mon bras armé au service de l’employeur, du mieux que je peux malgré la frugalité du salaire journalier, et qui serais-je pour me juger moi.
On commence à rassembler interviews, images et archives pour confectionner le petit plat de la ménagère de plus de 60 ans qui sera attablée devant sa télé à partir de 19 heures. 
Ca se présente assez mal.
Et Warsen, il est de Soir 3, ce qui veut dire qu’il doit avoir fini à 18 heures, pour attaquer la bobine qui sera diffusée à 22h45 dans l’édition nationale.
Le journaliste, que Warsen respecte à priori parce qu’il l’a vu blasphémer en paroles et en actes contre la bien-pensance qui pèse comme un couvercle d’auto-censure sur la ligne éditoriale du canard régional qui a du plomb dans l’aile, veut copiner avec Warsen pour s’attirer ses bonnes grâces et sa légendaire efficacité en salle de montage, Warsen ne fut-il pas jadis connu comme le Boucher de Varsovie dans le Landerneau de l'audiovisuel, et relève l’incompétence du chef d’édition intérimaire qui a attribué à Warsen cette tâche impossible à tenir dans les délais impartis. 
C’est un peu trop pour Warsen, qui s’en va râler auprès du chef d’ed, comme quoi il devra lâcher l’affaire à 18 heures pour attaquer la bobine du Soir 3. 
Warsen il est de plus en plus abruti de fatigue, il voit toute sieste se racornir à l’horizon de l’espoir qui n’est plus qu’un steak avarié sous un meuble, et ça le rend bougon.


Le chef d’édition le détrompe avec une sincérité non feinte : ce n’est pas lui qui a dit au journaliste d’aller voir Warsen pour monter son reportage.
Warsen comprend en un éclair qu’il s’est fait berner de chez berner : le journaliste, comme bien d’autres avant lui (le barrage filtrant de chef d’édition comme coordinateur entre journalisme et montage est d’instauration récente, avant les journalistes regardaient qui était libre en passant la tête par l’embrasure des salles de montage, et choisissaient leur collaborateur au gré de leur humeur) ne s’est pas préoccupé du planning mais de sa volonté propre et souterraine de rentrer chez lui le plus tôt possible, et s’est introduit auprès du Warsen sous le prétexte fallacieux de ce suave « je crois qu’on monte ensemble » que Warsen préfère pour sa part susurrer à des professionnelles de la profession en d’autres temps et d’autres lieux plutôt que de se les voir asséner alors qu’il erre tel Hagard Dunörd le valeureux viking sur une route de campagne, à la recherche d’un raccourci vers un lit de camp à jamais disparu et d’un café qui n’a plus d’effet contre sa torpeur. 
Pour Warsen, il ne fait plus aucun doute que les Envahisseurs Trolls existent IRL, puisque ça fait 90 minutes qu’il est en train de s’en taper un mais qu'il s'en aperçoit un peu tard de 14 juillet (on est début novembre.) 
Pourtant, personne ne semble vouloir le croire. 


Débute alors un combat solitaire contre l’ennemi au visage humain, à deux détails près : l’auriculaire raide et le ton enjoué.
Ca se passe assez vite : Warsen sent monter en lui la Colère des Justes, quand c’est trop c’est Tropico, réquisitionne un monteur désormais disponible pour finir le sujet, le ramène dans sa régie, le met au parfum des éléments déjà assemblés, puis déverse son ire à grands seaux d’eau claire sur la tronche du Coupable. 
Warsen l’accuse d’avoir abusé de sa faiblesse et de sa fatigue, lui rappelle les faits et lui détaille le malentendu savamment entretenu, reproche au journaliste son égoïsme vicieux alors que d’habitude il se complait dans une attitude de victime (du rédacteur en chef, du caméraman incompétent dont on l’a flanqué, de la météo, …), raille son attitude d’otage titulaire dans l’armée des petits bras, lui rappelle que lui, Warsen n’est qu’un otage vacataire, bref l’humilie publiquement avant de s’apercevoir que l’autre ne comprend sans doute pas grand chose à ce qui lui arrive, sinon qu’il a déconné avec le mauvais gars (d’habitude Warsen est un bon garçon, et les échanges polis et/ou facétieux sur fond de philosophie néo-platonicienne émaillent les sessions de montage entre Warsen et le journaliste, que Warsen désigne soudain à sa propre vindicte comme un bien triste sire)



Je suis interrompu au milieu de ma conférence de professeur d'explications par un appel à vocation commerciale sur MON téléphone portable. Je ne sais pas pourquoi, mais s'il y a quelque chose que je déteste, c'est bien qu'on instrumentalise MON Samsoung B2100, précieux allié de conversations intimes avec des amis privilégiés, à des fins mercantiles. It gets on my nerves.
L'appel est assez bref. J'expose mon point de vue sur le démarchage téléphonique dans la sphère privée en des termes choisis.
Je pense que mon correspondant cherche toujours à récupérer de précieux fragments de son oreille interne dans un rayon de 100 km autour du centre d'appel.











Puis Warsen va s’allonger quelques minutes au sous-sol de la station, goûtant un repos bien mérité dans la nouvelle salle de repos dont il vient de se rappeller l’existence suite à son accès de Colère.
Plus tard dans la soirée, Warsen tempèrera son propos en admettant que le gars TB n'est qu'un de ces milliers de rats près de la retraite confortablement installés dans le fromage, qui ont appris à conjuguer journalisme et fonctionnariat, ce qui était un challenge.


Sources auxquelles je me suis abreuvé :


http://jesuisunetombe.blogspot.fr/2015/02/robert-rich-perpetual-somnium-continuum.html

(better than Stalinon®)


L'indispensable sieste sous les étoiles


dans la même collection :


http://johnwarsen.blogspot.fr/2015/01/blasphemator-empeche-tout-le-monde-de.html

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