lundi 14 août 2006

Clinique de la raison si nique



Il y a 15 ans, (difficulté actuelle à ne pas commencer mes phrases par ce tic verbal "il y a 15 ans", "il y a 20 ans", "il y a 25 ans" comme s’il ne m’était rien arrivé de notable depuis) j’ai recopié d’une main tremblante le texte suivant dans un grand cahier noir :
" Le désir « d’identité » semble être la plus profonde des programmations inconscientes, tellement cachée que pendant longtemps elle échappe même à la réflexion attentive. En quelque sorte, un « quelqu’un » formel est programmé en nous comme porteur de nos identifications sociales. Il assure en tous lieux le primat de ce qui m’est étranger à ce qui m’est propre; là où le moi semble être, les autres étaient là avant moi pour m’automatiser par ma socialisation. La vraie expérience que nous faisons de nous-mêmes, dans un n’être personne originel, reste enseveli dans ce monde sous le tabou et la panique. Au fond, aucune vie n’a de nom. C’est le "personne" en nous, conscient de lui-même - il ne reçoit nom et identité qu’à sa "naissance sociale" qui demeure la source vivante de la liberté. C’est le "personne" vivant qui, en dépit des atrocités de la socialisation, se souvient des paradis énergétiques au-dessous des personnalités. Son principe vital, c’est le corps doué d’une présence d’esprit que nous devons appeler non pas nobody mais yesbody, et qui, au cours de l’individuation, est à même de passer du narcissisme réflexif à la découverte réfléchie de soi dans la totalité du monde. Mais si jusqu’à présent des incursions mystiques dans ces zônes les plus intérieures du vacuum préindividuel étaient l’affaire exclusive de minorités méditantes, il y a aujourd’hui de bonnes raisons d’espérer que pour une telle "Aufklärung" se trouveront aussi, enfin, des majorités dans notre monde déchiré par des identifications en lutte.
Il n’est pas rare qu’il soit indispensable, dans l’intérèt de la simple survie, de pouvoir être personne, comme l’Odyssée le montre dans son passage le plus grandiose et le plus drôle. Au moment décisif de son errance, après s’être enfui de la caverne du Cyclope aveuglé, Ulysse, le héros grec doué de présence d’esprit, crie à ce dernier : c’est Personne qui t’a aveuglé ! C’est ainsi qu’on triomphe de la mono-ocularité et de l’identité. Par ce cri, Ulysse, le maître de l’auto-conservation astucieuse, atteint le sommet de la présence d’esprit. Il quitte la sphère des causalités morales primitives, le piège de la vengeance. Dès lors, il est à l’abri de la jalousie des Dieux. Les Dieux se moquent du Cyclope quand il les exhorte de le venger. De qui ? De Personne ?
Cela était et restera l’utopie d’une vie consciente dans un monde où chacun peut s’arroger le droit d’être Ulysse et de laisser vivre le "personne" en dépit de l’histoire, de la politique, de la citoyenneté, de l’être-quelqu’un. Sous la forme de son corps éveillé, il doit commencer l’errance de sa vie qui ne lui épargne rien. Exposé à un danger, l’homme doué de présence d’esprit redécouvre en lui son "n’être personne". Entre les deux pôles du n’être personne et de l’être quelqu’un se tendent les aventures et les vicissitudes de la vie consciente. En elle disparaît définitivement toute fiction d’un moi. C’est pourquoi c’est Ulysse, et non pas Hamlet, qui est le vrai ancêtre de l’intelligence moderne et perpétuelle".

Peter Sloterdijk, "Critique de la raison cynique"
J’envisageais de me gausser doucement de ce texte, de ses fulgurances brumeuses, de ses voeux impies et impuissants à faire advenir un "éclaircissement" conjuré phrase après phrase par une imbitabilité qui fleure bon l’hermétisme et la claustrophilie philosophiques - alors que Michel Onfray casse la baraque avec sa langue claire et précise bien qu'à mon avis inutilement revancharde.
Au passage, j’aurais ricané de ma propension à m’embarquer pour nulle part à bord de navires théoriques qui prenaient l’eau avant même d’être sortis du port, (le bouquin de Sloterdijk fait 700 pages du même tonneau), et puis… bien que le nombre de ses disciples réalisés soit sans doute très réduit, je suis tombé sur une interview du bonhomme qui met un peu de lumière dans sa soupe, et j’ai réfléchi que ce texte me parle quand même de quelque chose que je ne méconnais pas entièrement : les "paradis énergétiques au-dessous des personnalités", bon sang mais c’est bien dur ! sont ceux que j’ai arpentés fiévreusement, titubant sur les trottoirs glissants du cyber-porno, mon "être-quelqu’un" réduit à un oeil, une main sur la souris et l’autre dans le froc, et de ma fenètre, aujourd’hui, il me semble bien que le "n’être personne" trouve une application concrète dans le fait que pour s’en sortir, il faut se faire si petit que le porno ne puisse nous trouver.
Avec l’humilité substituée à l’humiliation, évidemment.
Mais il est difficile de faire le malin et de rester humble en même temps.
Aujourd’hui je fais le malin, on fera un point sur l’humilité demain.

Commentaires

salut john..

fallait pointer du doigts ce qu’il fallait regardez…

j’aurais pas trouvez..

“O Theuth, découvreur d’arts sans rival, autre est celui qui est capable de mettre au jour les procédés d’un art, autre celui qui l’est, d’apprécier quel en est le lot de dommage ou d’utilité pour les hommes appelés à s’en servir ! Et voilà maintenant que toi, en ta qualité de père des lettres de l’écriture, tu te plais à doter ton enfant d’un pouvoir contraire de celui qu’il possède. Car cette invention, en dispensant les hommes d’exercer leur mémoire, produira l’oubli dans l’âme de ceux qui en auront acquis la connaissance ; en tant que, confiants dans l’écriture, ils chercheront au dehors, grâce à des caractères étrangers, non point au dedans et grâce à eux-mêmes, le moyen de se ressouvenir”

je trouvais bizarement ces deux textes complementaires…

(source cf :http://www.decroissance.info/Les-illusions-de-la-techno)

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