jeudi 23 février 2006

Le Pape ne s’en branle pas.



« L’éros rabaissé au sexe devient une marchandise »
Dans sa première encyclique « Dieu est amour », publiée mercredi 25 janvier à Rome, le pape Benoît XVI met en garde l’homme contre les dérives de l’amour humain et appelle les gouvernants à faire de la justice la priorité de leur action politique.
Extraits :
(…) Le terme « amour » est devenu aujourd’hui un des mots les plus utilisés et aussi un des plus galvaudés, un mot auquel nous donnons des acceptions totalement différentes (…). L’amour entre homme et femme, dans lequel le corps et l’âme concourent inséparablement et dans lequel s’épanouit pour l’être humain une promesse de bonheur qui semble irrésistible, apparaît comme l’archétype de l’amour par excellence, devant lequel s’estompent, à première vue, toutes les autres formes d’amour. Surgit alors une question : toutes ces formes d’amour s’unifient-elles finalement et, malgré toute la diversité de ses manifestations, l’amour est-il en fin de compte unique, ou bien, au contraire, utilisons-nous simplement un même mot pour indiquer des réalités complètement différentes ?
A l’amour entre homme et femme, qui ne naît pas de la pensée ou de la volonté, mais qui, pour ainsi dire, s’impose à l’être humain, la Grèce antique avait donné le nom d’ éros. Disons déjà par avance que l’Ancien Testament grec utilise deux fois seulement le mot éros, tandis que le Nouveau Testament ne l’utilise jamais : des trois mots grecs relatifs à l’amour - éros, philia (amour d’amitié) et agapè - les écrits néotestamentaires privilégient le dernier, qui, dans la langue grecque, était plutôt marginal. La mise de côté du mot éros ainsi que la nouvelle vision de l’amour qui s’exprime à travers le mot agapè dénotent sans aucun doute quelque chose d’essentiel dans la nouveauté du christianisme concernant précisément la compréhension de l’amour.
Dans la critique du christianisme, qui s’est développée avec une radicalité grandissante à partir de la philosophie des Lumières, cette nouveauté a été considérée d’une manière absolument négative. Selon Friedrich Nietzsche, le christianisme aurait donné du venin à boire à l’ éros qui, si en vérité il n’en est pas mort, en serait venu à dégénérer en vice. Le philosophe allemand exprimait de la sorte une perception très répandue : l’Eglise, avec ses commandements et ses interdits, ne nous rend-elle pas amère la plus belle chose de la vie ? N’élève-t-elle pas des panneaux d’interdiction justement là où la joie prévue pour nous par le Créateur nous offre un bonheur qui nous fait goûter par avance quelque chose du divin ?
En est-il vraiment ainsi ? Le christianisme a-t-il véritablement détruit l’ éros ? Regardons le monde préchrétien. Comme de manière analogue dans d’autres cultures, les Grecs ont vu dans l’ éros avant tout l’ivresse, le dépassement de la raison provenant d’une « folie divine » qui arrache l’homme à la finitude de son existence et qui, dans cet être bouleversé par une puissance divine, lui permet de faire l’expérience de la plus haute béatitude. Tous les autres pouvoirs entre le ciel et la terre apparaissent de ce fait d’une importance secondaire : « Omnia vincit amor », affirme Virgile dans Les Bucoliques - l’amour vainc toutes choses - et il ajoute : « Et nos cedamus amori » - et nous cédons, nous aussi, à l’amour. Dans les religions, cette attitude s’est traduite sous la forme de cultes de la fertilité, auxquels appartient la prostitution « sacrée », qui fleurissait dans beaucoup de temples. L’ éros était donc célébré comme force divine, comme communion avec le divin.
L’Ancien Testament s’est opposé avec la plus grande rigueur à cette forme de religion, qui est comme une tentation très puissante face à la foi au Dieu unique, la combattant comme perversion de la religiosité. En cela cependant, il n’a en rien refusé l’ éros comme tel, mais il a déclaré la guerre à sa déformation destructrice, puisque la fausse divinisation de l’ éros qui se produit ici le prive de sa dignité, le déshumanise. En fait, dans le temple, les prostituées, qui doivent donner l’ivresse du divin, ne sont pas traitées comme êtres humains ni comme personnes, mais elles sont seulement des instruments pour susciter la « folie divine » : en réalité, ce ne sont pas des déesses, mais des personnes humaines dont on abuse. C’est pourquoi l’ éros ivre et indiscipliné n’est pas montée, « extase » vers le divin, mais chute, dégradation de l’homme. Il devient ainsi évident que l’ éros a besoin de discipline, de purification, pour donner à l’homme non pas le plaisir d’un instant, mais un certain avant-goût du sommet de l’existence, de la béatitude vers laquelle tend tout notre être.
De ce regard rapide porté sur la conception de l’ éros dans l’histoire et dans le temps présent, deux aspects apparaissent clairement, et avant tout qu’il existe une certaine relation entre l’amour et le divin : l’amour promet l’infini, l’éternité - une réalité plus grande et totalement autre que le quotidien de notre existence. Mais il est apparu en même temps que le chemin vers un tel but ne consiste pas simplement à se laisser dominer par l’instinct. Des purifications et des maturations sont nécessaires ; elles passent aussi par la voie du renoncement. Ce n’est pas le refus de l’ éros, ce n’est pas son « empoisonnement », mais sa guérison en vue de sa vraie grandeur (…) Cela dépend avant tout de la constitution de l’être humain, à la fois corps et âme. L’homme devient vraiment lui-même, quand le corps et l’âme se trouvent dans une profonde unité ; le défi de l’ éros est vraiment surmonté lorsque cette unification est réussie. Si l’homme aspire à être seulement esprit et qu’il veut refuser la chair comme étant un héritage simplement animal, alors l’esprit et le corps perdent leur dignité. Et si, d’autre part, il renie l’esprit et considère donc la matière, le corps, comme la réalité exclusive, il perd également sa grandeur. L’épicurien Gassendi s’adressait en plaisantant à Descartes par le salut : « Ô Ame ! » Et Descartes répliquait en disant : « Ô Chair ! » Mais ce n’est pas seulement l’esprit ou le corps qui aime : c’est l’homme, la personne, qui aime comme créature unifiée, dont font partie le corps et l’âme. C’est seulement lorsque les deux se fondent véritablement en une unité que l’homme devient pleinement lui-même. C’est uniquement de cette façon que l’amour - l’ éros - peut mûrir, jusqu’à parvenir à sa vraie grandeur.
Il n’est pas rare aujourd’hui de reprocher au christianisme du passé d’avoir été l’adversaire de la corporéité ; de fait, il y a toujours eu des tendances en ce sens. Mais la façon d’exalter le corps à laquelle nous assistons aujourd’hui est trompeuse. L’ éros rabaissé simplement au « sexe » devient une marchandise, une simple « chose » que l’on peut acheter et vendre ; plus encore, l’homme devient une marchandise. En réalité, cela n’est pas vraiment le grand oui de l’homme à son corps. Au contraire, l’homme considère maintenant le corps et la sexualité comme la part seulement matérielle de lui-même, qu’il utilise et exploite de manière calculée. Une part, d’ailleurs, qu’il ne considère pas comme un espace de sa liberté, mais comme quelque chose que lui, à sa manière, tente de rendre à la fois plaisant et inoffensif. En réalité, nous nous trouvons devant une dégradation du corps humain, qui n’est plus intégré dans le tout de la liberté de notre existence, qui n’est plus l’expression vivante de la totalité de notre être, mais qui se trouve comme cantonné au domaine purement biologique. L’apparente exaltation du corps peut bien vite se transformer en haine envers la corporéité. A l’inverse, la foi chrétienne a toujours considéré l’homme comme un être un et duel, dans lequel esprit et matière s’interpénètrent l’un l’autre et font ainsi tous deux l’expérience d’une nouvelle noblesse. Oui, l’ éros veut nous élever « en extase » vers le divin, nous conduire au-delà de nous-mêmes, mais c’est précisément pourquoi est requis un chemin de montée, de renoncement, de purification et de guérison.
Comment devons-nous nous représenter concrètement ce chemin de montée et de purification ? Comment doit être vécu l’amour pour que se réalise pleinement sa promesse humaine et divine ? Nous pouvons trouver une première indication importante dans le Cantique des Cantiques, un des livres de l’Ancien Testament bien connu des mystiques. Selon l’interprétation qui prévaut aujourd’hui, les poèmes contenus dans ce livre sont à l’origine des chants d’amour, peut-être prévus pour une fête de noces juives où ils devaient exalter l’amour conjugal. Dans ce contexte, le fait que l’on trouve, dans ce livre, deux mots différents pour parler de l’« amour » est très instructif. Nous avons tout d’abord le mot dodim, un pluriel qui exprime l’amour encore incertain, dans une situation de recherche indéterminée. Ce mot est ensuite remplacé par le mot ahabà qui, dans la traduction grecque de l’Ancien Testament, est rendu par le mot de même consonance agapè, lequel, comme nous l’avons vu, devint l’expression caractéristique de la conception biblique de l’amour. En opposition à l’amour indéterminé et encore en recherche, ce terme exprime l’expérience de l’amour, qui devient alors une véritable découverte de l’autre, dépassant donc le caractère égoïste qui dominait clairement auparavant. L’amour devient maintenant soin de l’autre et pour l’autre. Il ne se cherche plus lui-même - l’immersion dans l’ivresse du bonheur - il cherche au contraire le bien de l’être aimé : il devient renoncement, il est prêt au sacrifice, il le recherche même (…).
On oppose aussi fréquemment ces deux conceptions en amour « ascendant » et amour « descendant ». Il y a d’autres classifications similaires, comme par exemple la distinction entre amour possessif et amour oblatif, à laquelle on ajoute parfois aussi l’amour qui n’aspire qu’à son profit. Dans le débat philosophique et théologique, ces distinctions ont souvent été radicalisées jusqu’à les mettre en opposition entre elles : l’amour descendant, oblatif, précisément l’ agapè, serait typiquement chrétien ; à l’inverse, la culture non chrétienne, surtout la culture grecque, serait caractérisée par l’amour ascendant, possessif et sensuel, c’est-à-dire par l’ éros. Si on voulait pousser à l’extrême cette antithèse, l’essence du christianisme serait alors coupée des relations vitales et fondamentales de l’existence humaine et constituerait un monde en soi, à considérer peut-être comme admirable, mais fortement détaché de la complexité de l’existence humaine.
En réalité, éros et agapè - amour ascendant et amour descendant - ne se laissent jamais séparer complètement l’un de l’autre. Plus ces deux formes d’amour, même dans des dimensions différentes, trouvent leur juste unité dans l’unique réalité de l’amour, plus se réalise la véritable nature de l’amour en général. Même si, initialement, l’ éros est surtout sensuel, ascendant - fascination pour la grande promesse de bonheur -, lorsqu’il s’approche ensuite de l’autre, il se posera toujours moins de questions sur lui-même, il cherchera toujours plus le bonheur de l’autre, il se préoccupera toujours plus de l’autre, il se donnera et il désirera « être pour » l’autre. C’est ainsi que le moment de l’ agapè s’insère en lui ; sinon l’ éros déchoit et perd aussi sa nature même. D’autre part, l’homme ne peut pas non plus vivre exclusivement dans l’amour oblatif, descendant. Il ne peut pas toujours seulement donner, il doit aussi recevoir. Celui qui veut donner de l’amour doit lui aussi le recevoir comme un don. L’homme peut assurément, comme nous le dit le Seigneur, devenir source d’où sortent des fleuves d’eau vive ( cf. Jn 7, 37-38). Mais pour devenir une telle source, il doit lui-même boire toujours à nouveau à la source première et originaire qui est Jésus-Christ, du coeur transpercé duquel jaillit l’amour de Dieu ( cf. Jn 19, 34). (…)

Ca fait un mois que je relis ce texte en me demandant si je vais me "payer" le Pape sur mon blog en me disant que ça me coûtera pas cher, mais quid du lecteur ? Ca pourrait même faire chuter mes statistiques de fréquentation au-dessous du seuil où l’euthanasie s’impose au bloggeur lassé de subvenir aux besoins d’une créature virtuelle qui bouffe plus qu’un tamagochi tout en n’ayant même pas l’élégance de ramener la cyber-baballe, sans parler de l’apprentissage de la propreté, souvent très long. Bloggeur qui réalise soudain qu’il peut tout aussi bien reprendre son journal intime sur vélin 280 grammes grâce auquel il jouira au moins du crissement de la plume, et ça ne lui montera pas au cigare. Et puis, le Benoît XVI, pour en dire quoi ? je ne suis pas chrétien, mes sympathies spiritualistes vont plutôt au bouddhisme, qui me parle au moins une langue que j’entends. Même que j’ai été nourri au lait du gauchisme et que c’est la souffrance qui m’a contraint à chercher quelque chose de plus nourrissant que l’ironie amère, qui n’amènerait rien d’intéressant dans ce débat fratricide de sourds mal-comprenants entre modernes à la Onfray et nouveaux chrétiens à la Drewermann qui a d’ailleurs fini par claquer la porte de l’Eglise en décembre 2005. Entre libertaires militant pour une spiritualité athée (rien que le terme, je me fais pipi dessus) et rénovateurs d’une Eglise gérontocratique dont on peine à discerner les déhiscences successives, on me dira que c’est encore un débat d’idées, et qu’il vaut mieux mettre l’accent sur des pratiques si on veut pas perdre notre vie à s’user le ciboulot et le reste sur des concepts divorcés du réel. N’empèche, il était temps que le Pape s’émeuve des dérives actuelles de la marchandisation des corps, dernier avatar du capitalisme bien parti pour dévorer ses enfants. On lui fait confiance pour se suicider à terme, mais ses enfants, c’est nous, et merdalors : le commerce de l’Eros (pour faire vite, l’esthétique porno, quoi) contraint le pape à se faire marxiste ! A moins que ça ne soit sa longue expérience conjugale qui lui permet de poser en même temps le diagnostic et le remède. Hormis le fait qu’il faut Bac + 12 en théologie et Bac + 15 en histoire comparée des religions pour savoir s’il ne nous roule pas dans le révisionnisme, son encyclique sent l’intellectualisme bien rance et bien stérile, ou alors c’est moi qui ai pété. Qui l’eut cru : il parle comme quand je vais pas bien, le Pape. (et ma mère m’a toujours prédit que je finirais moine, mais j’ai encore de la marge) De la part du PDG d’une entreprise multinationale qui frôlerait le dépôt de bilan si elle n’était à moitié nationalisée (les biens immobiliers de l’Eglise me semblent co-entretenus par l’Etat par le biais des Monuments Historiques), son discours ne peut que conforter chacun sur ses positions. Ce n’est pas là l’ouverture du coeur, c’est une guerre de tranchées & souterrains par des clercs décatis. Pourtant le contenu du message en lui-même n’est pas conne, mais y’aurait comme une manière de dire qui annihilerait la nature même du signifié.
En tout cas, je comprends bien mieux le renoncement quand il m’est expliqué comme ça.
Et encore, vous vous en tirez à bon compte : j’avais une chouette photo de nana à poil crucifiée pour illustrer ce post, et je nous la suis épargnée. Et puis je l’aurais appelée "Rédemption de l’Objet Fascinatoire IV", et je l’ai pas fait non plus.
Des Fois, Je Suis Bon.
Partez pas ! y’a un deuxième paragraphe du Pape, qui commence comme ça : "L’ordre juste de la société et de l’Etat est le devoir essentiel du politique. Un Etat qui ne serait pas dirigé selon la justice se réduirait à une grande bande de vauriens, comme l’a dit un jour saint Augustin…"
vous avez vu comment il parle de Chirac, ça déchire, non ? bon, oké, j’le garde pour plus tard.
Vous trouvez ça fumeux ? c’est vrai que j’ai re-arrété la clope aujourd’hui, enfin hier soir, après 8 jours joyeusement et consciemment fumigènes (et en plus j’ai écouté Motorhead, Seigneur, et j’étais à deux doigts de ressortir ma gratte du garage quand l’indigence des tablatures que j’ai trouvées sur le Net m’a fait frémir puis renoncer) suite à la Sainte Pétoche d’avoir Etendu mon Sevrage au-delà des Confins du Probable Record Précédent. L’important, c’est que je vis maintenant des moments intéressants loin de mon ordinateur qui m’encouragent à persévérer dans l’effort, et quoi qu’en dise plus tard ma chérie quand elle abrègera mes souffrances dans un moment de compassion & dans un futur que j’espère lointain (cf dessin) je suis rarement au lit après 23 heures, ce qui est un très net progrès sur le moyen terme. Certes, l’auto-satisfaction ne diffère guère en nature de l’auto-flagellation, mais moi ça me change quand même la vie.

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