samedi 18 février 2006

Acédie aux Assedic





« Selon Cassien, Evagre et Saint Nil, il n’est démon plus redoutable que celui de l’acédie. Le moine qui y succombe en sera la proie jusqu’à la fin de ses jours. Collé à la fenêtre, il regardera au–dehors, attendra des visites, n’importe lesquelles, pour palabrer, pour s’oublier. Se dépouiller de tout et découvrir ensuite que l’on s’était trompé de chemin, se morfondre dans la solitude et ne pouvoir la quitter ! Pour un ermite qui a réussi il y en a mille qui ont échoué. Ces vaincus, ces déchus pénétrés de l’inefficacité de leurs prières, on espérait les redresser par le chant, on leur imposait l’exultation, la discipline de la joie. Victimes du démon, comment auraient-ils élevé leur voix, et vers qui ? Aussi éloignés de la grâce que du siècle, ils passaient des heures à comparer leur stérilité à celle du désert, à l’image matérielle de leur vide. Collé à ma fenêtre, à quoi comparerais-je ma stérilité sinon à celle de la Cité ? Cependant l’autre désert, le vrai, me hante. Que ne puis-je m’y rendre, et y oublier l’odeur de l’homme ! En voisin de Dieu, je humerais sa désolation et son éternité dont je rêve aux instants où s’éveille en moi le souvenir d’une lointaine cellule. Dans une vie antérieure, quel couvent ai–je abandonné, trahi ? Mes prières inachevées, délaissées alors, me poursuivent maintenant, tandis que dans mon cerveau je ne sais quel ciel se fait et se défait. » 
Cioran, "La tentation d’exister."
C’est bizarre, je n’ai jamais réussi à le prendre au sérieux, çui-là, avec son obstination de creuser l’éternel sillon de la Mélancolie Über Alles. Cioran, fils de prêtre orthodoxe et lecteur assidu des Pères de l’Église. Il a déployé toute son énergie à chier dans les bottes paternelles jusqu’au-delà du ridicule et de l’acharnement thérapeutique : la préciosité de ses écrits les plus cruels, l’affectation de son cynisme aux effets calculés fait suspecter le blagueur pisse-froid plutôt que le nihiliste ombrageux, et sa longévité hors du commun pointe vers l’épicurien sournois plutôt que de signer la vengeance d’un démiurge qui lui aurait infligé d’atteindre un âge canonique avant de le rappeler en son sein, démiurge dont je n’ai jamais bien su si Cioran prétendait l’exécrer pour la médiocrité de sa production (l’humain, créature non viable éternellement pitoyable etc…) ou à qui il reprochait son Inexistence, variante du chantage affectif au Père dans l’espoir qu’il envoie un signe.
Rêves récurrents d’anciens collaborateurs, producteurs, réalisateurs m’attelant à des tâches peut-être subalternes mais réelles, songes à répétition ayant pour cause mon sous-emploi chronique et de plus en plus pesant, ma dépendance envers des employeurs ayant des besoins de plus en plus intermittents. Délivrez-moi de ma liberté si elle n’est que macération vacuitaire et fuite du réel, refaites-moi monter du documentaire à 60 heures par semaine… J’en viens à souhaiter être utile à la société. Non que j’aie jamais eu le profil d’un sociopathe : La peur du ridicule m’a toujours empêché de me prendre pour un rebelle, mes guitares et mes jeans étaient sponsorisés par mes parents et j’avais une mauvaise conscience aigüe de mes blocages petits-bourgeois qui se révéla insoluble dans l’alcool, je veux dire qu’elle a survécu à la noyade, et qu’en fais-je, huh ? Marginalisé sur le plan professionnel, le constat d’insupportable précarité (à 1500 € d’assedic on peut geindre avec une certaine retenue, quand même) m’oblige à poser des actes : peu de débouchés régionaux, donc soit je change de métier soit je bouge mes bottes, et c’est pas sur mon blog que je vais trouver du taf, bien qu’il y en ait toujours, j’ai peur de m’enfoncer dans la grognonnite et ça serait bien dommage avec tous les sevrages que je me suis collé au cul (ne me manque que le patch anti-merde, vous devez être en train de le lire.) Si j’étais intégré dans cette grande entreprise audiovisuelle dont je convoite les faveurs, le chuintement de mon angoisse cesserait : au bout de quelques semaines, il laisserait place au dépit, la morne lassitude que je lis dans les yeux de mes camarades titularisés - pour l’instant je ne suis qu’un vacataire tantôt rigolard (au travail) dépressif (à la maison comme un con devant mon ordi, chez ma psy pour déplorer mes addictions) ou colérique (quand il s’agit d’engueuler ma femme pour faire reculer l’acédie). Il y a eu une époque où CDD et CDI se toisaient comme le loup et le chien de la Fable, mais c’était du temps où l’offre de travail était égale à la demande.
Peut-être un peu jaloux de Cioran, qui a quand même écrit quelques pages bien méchantes et bien rêches, et dont les "syllogismes de l’amertume" réjouissent les amateurs d’aphorismes faciles : « J’ai connu toutes les formes de déchéance, y compris le succès. » On se trouve le plus souvent face à un Woody Allen dépouillé de son autodérision consensuelle.
Merci à Flo de m’avoir aiguillé sur le tuyau : L’acédie, comme les Sopranos, rend nihiliste.
Je suis incapable de savoir si j’en suis atteint, mais le mot me fascine, comme l’amie du post précédent était sincèrement ravie d’apprendre qu’elle souffrait de narcissisme égocentrique.
Dado s’étonnait de l’uniformité des blogs à tendance récriminatoire. Je crois que les gens qui feraient des blogs sympas et aérés ont bien mieux à foutre, mais c’est peut-être une idéalisation excessive de ma part.
Si Dieu se cherche à travers nous, Il n'est pas Rendu.

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