mercredi 11 novembre 2015

Jeannot Bistouquette : la débandade

Ca ne va pas très fort pour Jeannot Bistouquette.
La morosité règne sur son marché de niche, et la niche est tombée sur le chien.

John B. Root, seigneur déchu du hard

Le Monde.fr | 23.10.2015 

Par Sandra Fraternel

Réalisateur star des soirées X de Canal +, Jean Guilloré voit son business concurrencé par Internet et sa débauche d’images porno. A 56 ans, il continue de tourner, mais dans son deux-pièces parisien.
Le front soudainement barré de rides soucieuses, Jean Guilloré attrape sa calculatrice. Au téléphone, un interlocuteur vient de lui commander « 50 programmes soft de dix minutes, à 280 euros le programme ». La rondeur des chiffres qui s’affichent sur l’écran mérite de toute évidence d’étudier la proposition. « Ça fait quand même ça ! »
A quoi bon le cacher, Jean Guilloré, alias John B. Root, alias le roi du X à la française, n’a plus vraiment les moyens de faire la fine bouche. Calculette en main, c’est un homme à la recherche de son avenir qui feint de demander l’avis de son imposant directeur de production, Patrick David, sans lequel ce producteur-réalisateur de films porno serait sans doute déjà perdu. « D’jean est un artiste. Tout ce qui est paperasse, il a horreur de ça ! », justifie cet ami qui, dit-il, « bosse pour lui depuis le premier jour où il a décidé de photographier des fesses et d’en faire des films ». D’jean ? « Jean, John, je finis par m’y perdre ! », s’excuse-t-il.
Il n’est pas le seul à se prendre les pieds dans cette double identité. Hésitant entre les deux – celle de sa naissance et celle qu’il s’est choisie en embrassant le cinéma porno, Jean Guilloré/John B. Root a lui aussi failli se perdre. « Il y a dix ans, je n’existais plus en dehors du porno, confie-t-il. Je n’étais plus que B. Root. Même dans ma vie sexuelle ! Les filles venaient dans mon lit pour se faire baiser par lui. Aujourd’hui, tout ça, c’est fini. John B. Root, c’est juste ma marque de fabrique. Je sais enfin qui je suis... » Jean Guilloré est un homme de 56 ans, doué et obstiné, qui s’accroche comme si sa vie en dépendait à la barre d’un rafiot qui menace de couler : le porno.
1 500 vidéos réalisées sur son canapé
« Le porno, c’est mon ring, assène-t-il. Je n’ai pas envie d’en sortir comme un boxeur vaincu. Je raccrocherai les gants quand je l’aurai décidé, debout et vainqueur. » Monarque déchu d’un royaume englouti par le Web et son déluge d’images porno, il a dû vendre sa couronne pour tenter de sauver les meubles, licencier en 2012 les quatre personnes qui travaillaient pour lui et rendre les clés de son studio de production. Depuis, la plupart des 120 000 photos et des 1 500 vidéos visibles en ligne sur son site Explicite.com sont réalisées depuis son deux-pièces parisien, à même le canapé en cuir noir du salon.
Il ne reconnaît plus l’industrie de son cinéma, mais il n’est pas décidé à encaisser un KO. Tant pis s’il doit ramer dix heures par jour, transformer son appartement en bureau, faire « la bite » faute de pouvoir payer ses acteurs et renoncer à toute forme de vie sociale : Jean alias John refuse de partir en laissant l’image d’un besogneux qui éponge ses dettes. Il est tout de même le premier réalisateur de film pornographique interactif, diffusé en direct lors de la « Nuit Cyber » organisée par Canal+ en 1996. Le créateur d’un porno de quatre-vingt-dix minutes « coitus non interruptus » diffusé en live sur la chaîne câblée Kiosque en 2002. Et, bien sûr, l’un des réalisateurs fétiches des nocturnes du premier samedi du mois sur Canal+.
La chaîne cryptée reste d’ailleurs son plus fidèle client. Elle continue à lui commander chaque année un film de quatre-vingt-dix minutes. « Il sait tout faire, écrire, tourner, réaliser, monter, diriger ses acteurs..., avance Henri Gigoux, responsable des acquisitions des programmes pour adultes de Canal+. S’il était arrivé dix ans plus tôt, John aurait pu être très riche. » Il a bien vécu de son art hard, mais ça, c’était avant. Avant la concurrence du gratuit sur Internet. Celle qu’il accuse d’avoir tué le film de cul à la papa en divisant par trois les gros budgets, qui pouvaient grimper jusqu’à 150 000 euros. Pas facile de faire de l’art avec 45 000 euros sans jouer les cochons.

Reste cette question : pourquoi Jean/John s’entête-t-il à essayer de prouver son talent dans un milieu trusté par les gonzos – ces « produits Kleenex » tournés en caméra subjective ne reposant sur aucun dialogue écrit – alors qu’il rêve de fictions soignées ? Pour son dernier tournage, John B. Root a loué un domaine viticole dans le Sud. « On sait qu’avec lui, on ne sera pas truandé », se rassure Henri Gigoux. Il n’empêche, l’homme a appris à être moins généreux. Moins dispendieux aussi. Finie l’époque où il emmenait dix personnes tourner sur une plage en Crète, comme pour Dis-moi que tu m’aimes. Aujourd’hui, quand il loue une demeure, c’est en France, pour une semaine, pas un jour de plus. A défaut de gagner de l’argent, il n’en perd plus.


« John est un artiste, affirme Anthony Sitruk, proche du pornographe et auteur du roman Pornstar (Ed. La Musardine). Ses films sont truffés de références, il évoque des thèmes signifiants, parmi lesquels la difficile conciliation entre sexe et sentiments, comme dans 24 heures d’amour. Ce n’est pas un réal à la petite semaine, c’est un cinéaste. » En 2002, le critique des Cahiers du cinéma Thierry Jousse avait même classé French Beauty parmi les « meilleurs films français qu’on ait vus récemment ».
Encore plus fan, Anthony Sitruk se persuade que « si demain Canal programmait un film de B. Root à 20 h 30 avec juste quelques nichons, ça cartonnerait ! ». Henri Gigoux n’est pas contre l’idée. « Si John parvient à convaincre un producteur et un distributeur de le suivre dans un autre registre, je le soutiendrai. » Encore faut-il que le principal intéressé en ait envie.

Finira-t-il par accepter qu’on ne peut pas forcément être Jean Guilloré et avoir été John B. Root ? La méditation l’y aidera peut-être. Cette technique zen qu’il dit pratiquer chaque matin en promenant Diogène, son westie blanc, lui a déjà permis de faire la paix avec sa mère, juste avant qu’elle ne décède en 2012. A lire son roman, Le Pornographe et le Gourou (Ed. Blanche), paru en juin, le processus de réconciliation était pourtant loin d’être gagné. A l’instar de Valentin, le héros de ce livre surprenant de la part d’un homme dont on attendait plutôt des anecdotes grivoises, Jean Guilloré aurait été étouffé par une génitrice « cannibale » qui l’a empêché de fusionner désir sexuel et attachement sentimental. « Dès que j’étais amoureux, je me refermais comme une huître. J’étais de la viande molle dans une coquille dure », explique-t-il avec son vocabulaire souvent imagé.
Une mère trop protectrice, un père trop confus
Dépucelé à l’âge de 14 ans par une prostituée du Caire, la ville où il a vécu jusqu’à ses 18 ans, le futur pornographe n’a en revanche jamais eu de « mal à bander » dès lors qu’il s’agissait de se masturber ou d’avoir des relations sexuelles avec des filles sans importance. « La machine fonctionnait très bien car il n’y avait pas d’engagement sentimental ; je ne trompais pas la seule femme que j’avais le droit d’aimer : maman. »
Des accusations qui attristent Anne, sa sœur de dix-huit mois son aînée : « Tant mieux s’il a réussi à faire la paix avec maman, mais je n’ai jamais compris pourquoi il lui en a tant voulu. Jean n’est tout de même pas le premier gosse à avoir des problèmes d’Œdipe ! La seule chose qu’il puisse éventuellement lui reprocher, c’est d’avoir été trop protectrice mais certainement pas abusive », défend-elle, avant de décrire leur mère sous les traits d’une femme accourant lors de chaque appel à l’aide de son fiston.
Exclu du binôme mère-fils, le père est curieusement absous par le réalisateur qui évoque dans son roman un homosexuel « brillant mais tellement timide et mal à l’aise avec les femmes [qui] s’était fait dévorer pendant toute son enfance par une mère dévote, haineuse et castratrice ». Réalité ? Fiction ? La sœur, Anne, concède juste que cet homme surdoué, mais profondément malheureux n’a sans doute pas aidé « son petit garçon à la sexualité puissante » à se construire une identité masculine. Elle n’en dira pas plus, son silence permettant juste d’entrevoir une ressemblance étonnante entre les deux hommes du clan Guilloré. Deux torturés qui n’ont pas eu la vie dont ils avaient rêvé. Mort trop jeune, le premier n’aura pas eu le temps de changer le cours de son existence. Le second, en revanche, peut encore casser le schéma familial.

Certains signes montrent qu’il s’y emploie. « Depuis qu’il médite, mon frère ne se ronge plus les ongles au sang, assiste plus souvent aux réunions de famille et s’intéresse enfin à son petit neveu. Il faut croire qu’il a eu besoin d’attendre presque 60 ans pour régler ses comptes », observe sa sœur. « Ecrire ce bouquin m’a permis de remettre de l’ordre dans ma tête et de prendre du recul par rapport aux fantômes du passé. J’ai appris à les regarder comme des objets indépendants. J’ai envie de redevenir un animal affectif, signe que je suis prêt à me remettre en couple », ajoute ce célibataire endurci, avant de reconnaître que cette perspective ne sera vraisemblablement pas conciliable avec sa carrière dans le X. « Et alors ? » Un pornographe ne peut-il être sauvé par l’amour ?


Jeannot en est réduit à faire tourner 
un clone triste et au rabais de Danny de Vito
dans des pantalonnades.
Sic transit gloria mundi !

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